Malgré tout, la joie!

Publié par l'Institut littéraire du Québec, 1958
Description:
 
Il s'agit, en fait, dans la plupart des cas, de très brèves évocations: des instantanés ou des pochades, selon que l'on adopte le langage des photographes ou des peintres.

Il est facile de déceler les sous-thèmes. Ce sont, avec des variations, ceux de l'amour trahi (le dernier cadeau), des tricheries envers soi-même et envers autrui (Pas de trois - la Robe de limon bleu), de l'incommunicabilité entre gens mariés, (la Belle Vie), de l'impossibilité d'atteindre et de rejoindre la femme idéale (Demande en mariage), de l'identification de la femme avec le péché.

Un courant d'obsessions et de protestations court à travers tous ces récits qui sont presque tous trop concis.

Deux personnages, le plus souvent, rarement trois, et plus rarement davantage, avec au bout, un dialogue qui ne s'engage pas toujours, qui sait se faire soliloque et révéler, par des plongées incandescentes, certains états d'âme où, loin des apparences, se progage en ondes à peine perceptibles le mensonge.

Des thèmes exposés, élaborés, repris. La mort est là qui, presque à chaque récit, guette sa proie. Elle frappe en pleine vie, sournoise et sinueuse, heurtant brusquement le personnage, le projetant, pauvre loque, en pleine éternité et ne lui laissant que son sillage humain.

 
 

Extrait:

Le PÈRE NOEL n'a jamais existé pour moi. Ce n'est pas ma faute: on ne me l'a jamais enseigné.

Ne plaignez pas, pour autant, l'enfant que je fus. Comme tous les autres, je reçus ma part de poésie blanche.

Et, à y bien penser, et retrouvant dans une mémoire excessivement fidèle l'univers d'autrefois, je fus, plus que mes camarades, privilégié. Car, eux qui croyaient au Père Noël devaient déjà, à six ou sept ans, apprendre déçus, approfondir le sens désespérant du mot désillusion, alors que moi je continuais de croire à l'Enfant de la Crèche. Oui, j'avais plus de veine qu'eux.

Mais j'ai toujours déploré l'absence du sapin dans la maison de mon enfance. De cette absence, je fus lent à me consoler. Je ne saurais d'ailleurs affirmer que je m'en sois jamais tout à fait consolé. Et pourtant, à défaut d'arbre, il y avait le bas rouge pendu à la porte des chambres, rempli à craquer de friandises et de fruits rares.

Je revois celui de mes six ans. Il n'en pouvait plus, le pauvre! Enflé de partout, il semblait crever d'une apoplexie joyeuse.

Il ne pouvait recevoir en son sein généreux tous les cadeaux qui m'étaient destinés. Les patins gisaient donc par terre, et le petit tombereau, rouge et or, me tendait des brancards attirants comme l'étaient alors les bras de ma mère, comme le furent plus tard d'autres bras.

Et chaque porte s'illuminait de son bas suspendu. Crêpe de joie. Et chaque seuil s'encombrait de boîtes mystérieuses. Et chaque chambre vibrait de cris joyeux. Et c'était un va-et-vient du tonnerre dans le grand corridor et dans les escaliers. Et les baisers claquaient comme des allumettes. Et le père et la mère savouraient silencieux, notre joie qui était aussi tellement la leur, je le sais maintenant.

S'égrena ensuite le long chapelet des Noëls gris, des Noëls morts de la mort des parents. Comme les visages, la joie s'était évanouie.

Alors, nous avons porté le masque de Noël, parce que nous croyions qu'il fallait jouer le jeu. Mais justement, Noël ne se joue pas, Noël se vit. Noël ne se peut concevoir masqué. Noël est, rigoureusement, la fête de la vérité, la fête d'une certaine nudité.

pages 223-224-225

 

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Oeuvres de André Giroux