Marcheur d'une autre saison
Poésie,
Montréal et Chaillé-sous-les-Ormeaux, Le Noroît et Le Dé Bleu, 1995, 95 p.

Choix de poèmes :

Tu arrives comme une caresse qui apporte sa promesse. Tu prends mon souffle, mes jours et mes nuits, le sang de mon coeur. Tu m'amènes en des univers que tu inventes au fond de tes poches. Tes jeux, tes solitudes, tes errances m'ouvrent la nuit de l'être.

À la manière des rêveries des poètes, tu me fais revivre des états d'enfance. Les rires qui secouent ton corps et les larmes qui coulent de tes yeux décrochent les tableaux d'ardoise. Tu engranges pour moi des souvenirs qui panseront plus tard les blessures du grand âge.

L'enfance, comme un livre unique que je porte en secret et qui m'écrit au présent.

Marcheur d'une autre saison, p. 11.


Je change de direction, à l'intérieur, où je suis vu. J'entreprends un voyage dont le terme est ma mise au monde. Je ne finis jamais de naître.

Je ne fuis pas l'ombre. Je revendique mon droit à l'insatisfaction. Mon être inachevé m'engendre à une nuit plus lumineuse que l'aurore.

J'habite la maison de mon père, au creux de l'absence. J'habite ses mots, je me découvre en ses gestes, je deviens son corps et son sang.

Dans la maison de mon père, les aiguilles s'envolent des horloges, les miroirs ne reflètent plus les ombres, les fenêtres sont les pages d'un livre. Chaque pièce est un poème.

Je circule dans les marges de cette maison, le sommet du monde. Les corridors sont silencieux, comme dans un chapitre sans fin. J'écris sur les murs, je compte jusqu'à douze et je disparais.

Je recule les frontières: j'entre dans ce qu'il ne voit pas.

Marcheur d'une autre saison, p. 48.


Ce n'est pas vrai que le désert est immobile. Des feux sont suspendus à de rares branches. Pour mes yeux qui ne savent pas voir, un simple regard d'amour suffit à percer le nuage de cendres. Pour mes oreilles qui ne savent pas entendre, un pur chant de nuit parle d'une autre patrie. Pour mes mains qui ne savent pas prendre, les fruits rouges ont l'odeur du vin nouveau.

Et pour mes autres sens avides de beauté, l'arôme des fleurs, ce refuge pascal dans la soie des vignes, un goût d'abeilles qui butinent mes espoirs, cette marche sur une route fumante, la quête de pain dans les monastères, cette lumière dans les tombes entrouvertes et ces partages de la parole près des sources; les fraîches oraisons au matin de Jérusalem.

Marcheur d'une autre saison, p. 83.

Notice biographique de Jacques Gauthier
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