Retailles
Essai, en collaboration avec Denise Boucher,
L'étincelle(1977) et l'Hexagone, coll. Typo, 1988.

Description :

« Un texte si plein qu’il est dépouillé de tous ses artifices. Une page si pleine qu’elle s’écoule d’elle-même. Déesse rayonnante enfantant nouveaux avatars ne pouvant donner mal ou mort étant descendus du ciel sur la terre, du ventre sur la mer, de l’utérus sur le lait, du lait dans la bouche. Ils ont dit d’elles toutes qu’elles tuaient dieu dans leurs rejetons. Pour ne pas être rejet d’elle, il se fit Dieu. Pour ne pas être déchet d’elle, de l’utérus sur la terre, du ventre sur la mer et du lait dans sa bouche, il se fit verbe et ils la firent, elle vierge ou putain.

Nous décidâmes alors, de nous glisser dans cette histoire pour voir en nous tout ce qui s’était conformé à la leur. Nous risquions gros, nous risquions l’histoire de nos vérités à chacune.»

p.129

Retailles est un texte à deux voix, celles de Denise Boucher et de Madeleine Gagnon qui se marient pour parler du quotidien des femmes, de la lutte des femmes pour briser l’oppression issue du patriarcat, pour devenir elles-mêmes hors des normes, des stéréotypes. «J’écris dans la solidarité», disait Madeleine Gagnon, «l’essentiel pour moi est la lutte des femmes, les femmes de toutes les classes (...) J’y suis venue lentement, comme la plupart. Par ce que je vis, ce que j’ai vécu.»

Par ce texte et certains de ses autres écrits en collaboration avec des féministes déterminantes dans la construction d’un discours féministe contemporain (Hélène Cixous et Annie Leclerc, entre autres), Madeleine Gagnon participe à la lutte des femmes. Cette lutte, elle la veut inter-classiste, touchant les femmes de tous les horizons, les ouvrières et les intellectuelles, toutes celles qui, du fait qu’elles sont des femmes, sont aliénées. Elle ne veut pas participer à une lutte de pouvoir contre les hommes. Son féminisme est très ressemblant à celui que vivent les jeunes femmes de 1998 et que Laurie Anderson nommait le méta-féminisme : elle souhaite créer un lieu en dehors du pouvoir, un lieu où les hommes et les femmes peuvent coexister en dehors des rapports de force. « ...Je ne vais pas sur le terrain des hommes. Je veux un terrain qui nous appartienne à toutes, à tous.»

Elle en a long à dire, pourtant, sur la misogynie ambiante, sur les stéréotypes qui enferment les femmes dans des rôles sociaux aliénants, les privant de la capacité d’agir sur leur vie, sur leur destin. La prise de parole de femmes pour nommer leur spécificité féminine est une première lors de la parution du livre. Cette nouveauté, c’est l’apparition d’un discours des femmes, diversifié mais souvent convergent car le vécu des femmes, la dénonciation de l’oppression, est le ciment de ces discours par ailleurs différenciés. En foi de quoi, ce livre nous aura permis de comprendre, à nous autre les femmes, qu’il n’y a pas de véritable, de terrible secret, et que nous avons toutes les mêmes envies de nous taire, les mêmes envies de nous dire. In Dans l’atmosphère est à la poésie par Paule Biron, Le Devoir, 8 novembre 1977.

Un point commun donc, dans Retailles, à travers toutes les voix qui veulent se faire entendre : la remise en question du pouvoir, du patriarcat. Les deux signataires du recueil, Madeleine Gagnon et Denise Boucher, ne sont pas les seules à avoir participé à cette démarche. Au sein de ce groupe de réflexion féministe, elles étaient cinq au départ à réfléchir, à tout mettre sur la table et en oeuvre pour tenter de fléchir, en elles et hors d’elles, les contraintes liées à l’oppression des femmes, à leur propre aliénation. Toutes n’ont pas terminé le processus. Certaines ont été exclues. Les débats ont été déchirants, mais elles ont gardé l’une pour l’autre une complicité qui n’exclut ni les désaccords, ni la colère.

Car il est pour elles impératif de «dire aussi la colère. Ces terribles colères des femmes douces quand l’espérance est trompée» nous dit Annie Leclerc. Leur diversité, leurs vues plurielles sur le monde, la société, leur unité contre ce qui tue, opprime, écrase les femmes, ont fait de ce groupe et du recueil publié par les survivantes, un moment chef du féminisme québécois, capable de demeurer uni au sein des divergences, cohérent dans la cohue.

«Retailles est une expérience unique dans le féminisme occidental, car nul groupe de conscience n’avait alors été analysé de l’intérieur. Autre étrangeté, presque toutes les tendances du mouvement féministe français étaient présentes et nulle n’excommuniait l’autre. Il n’y avait pas, pour une fois de castration de la parole...»

In Quand l’atmosphère est à la poésie par Paule Biron,
le Devoir, 8 novembre 1977.

Retailles est un jalon fondamental de féminisme au Québec. Ce livre a permis de démontrer qu’il était possible de dépasser les divisions de classes, les barrières idéologiques, d’aboutir à la nécessaire solidarité contre l’oppression spécifique des femmes sans renoncer à ses propres tendances, divergences ou réserves.

«Petites soeurs, petites ophélies suicidées, grande Xantipe effrayante, nous ne voulons plus de ces récits d’amour où l’on nous faisait mourir à tout coup. Nous ne voulons plus de ces peines d’amour qui nous faisaient à chaque fois nous recommencer à Zéro. Petite Pauline de Baie-Comeau je te prends dans mes bras pour toutes les fois qu’on nous ne l’a pas fait. Je te ressemble. Toi morte, moi vivante. On t’a pleurée, l’on me dénonce, mais je viens de comprendre que - tu sais - nous sommes nées de la même révolte.»

Retailles, p. 20

Notice biographique de Madeleine Gagnon
Oeuvres de Madeleine Gagnon
Références sur Madeleine Gagnon