Description :
Des femmes aujourd'hui victimes de la guerre, Madeleine Gagnon en a rencontré en Macédoine, au Kosovo, en Bosnie, en Israël-Palestine, au Liban, au Pakistan et au Sri Lanka, pays où elle a séjourné avec la journaliste Monique Durand entre septembre 1999 et mai 2000. Ces femmes ont perdu leurs hommes : maris, pères, fils, amis. Certains sont morts, d'autres sont « disparus », plusieurs ont été torturés. Nombre d'entre elles ont en ourtre subi sévices et abus commis par l'enneni : viols, tortures, maisons et fermes incendiées, récoltes détruites, écoles démolies, etc.
Mais, au-delà des atrocités des guerres actuelles où les femmes sont souvent prises pour cible, ce livre parle d'humanité et d'amour. Madeleine Gagnon est témoin de l'horreur, mais aussi du courage. C'est avec ferveur et compassion qu'elle raconte ces femmes dont plusieurs lui ont dit : « Parlez de nous pour nous sauver. » Et c'est à cette demande que répond ce livre saisissant préfacé par Benoîte Groult.
Quatrième de couverture
Extrait :
« (...) Je dis à Anna, « je ne pars pas écrire un livre. Je m'en vais rencontrer des femmes qui ont connu ou qui connaissent en ce moment la guerre. Si j'écris un livre, c'est pour mieux comprendre, mieux voir ce qu'elles ont vu, mieux entendre ce qu'elles me diront. Seule l'éciture rendra intelligible ce qui se passera entre elles et moi. » Elle me répondit « je sais » et retourna à ses pensées.
Je revins à mon rêve.
... J'étais à l'aéroport, à Dorval, et m'apprêtais à partir. Au moment de montrer à l'agent des douanes billet d'avion et passeport, je m'aperçus que j'avais oublié chez moi la veste d'aventurier (ou de reporter) aux dizaines de poches que m'avaient donnée mes amis C. et S. Je me précipitai hors de l'aérogare, hélai un taxi et criai au chauffeur de me ramener vite chez moi, à Montréal, ce qu'il comprit d'emblée, roulant comme un fou et manquant nous tuer dans le trafic pendant les kilomètres nous séparant de ma rue. Mais voilà, comme dans les rêves, chez moi n'était plus là où j'habite, mais un ancien logement où j'avais vécu il y a lontemps, qui tombait en ruine dans un quartier dévasté. Je voulais une petite veste beige sans laquelle il me semblait ne plus pouvoir partir. Je me retrouvai dans une ancienne rue lugubre qui paraissait avoir été incendiée et pillée. Le taxi avait disparu. Soudain, je fus coiffée d'un voile blanc. J'essayais de crier, mais à qui? « Non, je ne veux pas partir ainsi », les mots restaient pris dans ma gorge. Je m'éveillais...
Je racontai mon rêve à Anna qui venait de quitter son air impassible. Elle me dit :
« Écoute le mien. Je veux t'en parler depuis ce matin. Moi, cette nuit, j'ai cru mourir au bout de mon souffle, mais heureusement, le jour s'est levé, la lumière m'a fait sortir du labyrinthe où je dormais. Avant de te raconter mon rêve, je dois te dire quelque chose de bien réel. Le grand malheur trop réel de ma vie. Mon fils Karim, tu sais, est né du viol par un soldat ennemi. Les nôtres avaient frappé fort. Sa division était en déroute. Ils ressemblaient tous à des bêtes prises au piège. Ils s'attaquaient à tout ce qui bougeait sur la route, humains ou animaux. J'avais dix-huit ans. Avec une amie, je revenais du village voisin. Nous avions rendu visite à sa mère, à l'hôpital. Nous lui avions apporté des pommes et quelques fleurs cueillies en chemin, dans les champs.
« Même si c'était la guerre, personne encore n'avait été touché parmi nos proches, nous revenions chez nous en chantant. Nous entendions les feux de la guerre au loin, de l'autre côté des collines entourant notre ville, ça nous semblait venir du bout du monde, à cent lieues d'où nous étions. En un instant nous avons vu déferler ces hordes de molosses enragés qui n'avaient d'humain que le nom. Ça s'est passé si vite. Ma copine fut arrachée de mon bras par une meute. Je l'entendis crier à fendre l'âme. J'ai su après qu'ils l'avaient déchiquetée. Quant à moi, un seul me prit, son assaut fut monstrueux. Il me laissa pour morte dans un champ. Je dus revenir chez moi au cours de la nuit suivante. Je ne voulais pas être vue.
« Ma mère m'a longuement soignée. Au secret. Pour mon père, mes frères, mes cousins et tous les amis du clan, ma mère avait inventé une histoire, j'ai oublié laquelle. Seules quelques femmes savaient. À cause du déshonneur, tu comprends. Un mois plus tard, j'épousais un cousin choisi pour moi. Il n'a jamais su, encore aujourd'hui. Le jour du mariage, aucune blessure ne paraissait. Tout cicatrise si vite à cet âge-là. Pour la nuit de noces, ma mère m'avait remis un flacon de sang de génisse que je versai subrepticement sur le drap blanc.
« C'est la première fois la nuit dernière que j'en rêvais.
« ... Karim est sorti de mon ventre, ensanglanté et tenant un couteau à la main. Tout en étant bébé, il est devenu en même temps soldat. Il me regardait, pleurant et enragé tout à la fois. Je l'embrassais et lui disais : "Tu partiras à la guerre. Tu tueras le soldat qui t'a engendré. Tu me ramèneras ses yeux de bête, je veux les brûler sur des tisons. Tu me ramèneras sa langue méchante, je veux l'arracher de mes propres mains. Tu me ramèneras son sexe de fer, je veux l'empaler, puis l'allumer comme une mèche et le lancer au fond du puits. Venge-nous, Karim. redonne l'honneur à notre maison." Karim m'a regardée, si triste, comme affolé. Il m'a dit : "Je ne veux pas tuer mon père. Je veux tuer, mais qui? Je veux me tuer à la guerrre..." »
Anna avait raconté d'une traite, comme absente de moi. Elle me revint, l'air épuisé, les yeux creux et cernés, on aurait dit soudain une vieille femme. Elle m'a fait jurer le secret, m'a dit « à toi, je ne sais pas pourquoi j'ai fait confiance... Peut-être parce que tu as le courage de regarder l'envers des choses. Peut-être parce que je sens ta peur aussi et tes instincts guerriers. Peut-être parce que tu es poète et que tu construis ta demeure sur le doute. Peut-être avons-nous besoin, nous, femmes, d'être rassurées par l'incertitude. Peut-être ... »
Avant de partir, elle me fit promettre de lui écrire de France où je m'arrêterais d'abord avant les grandes partances. Je lui dis qu'en vérité j'avais déjà rêvé lui écrire à elle la première partie du livre que j'intitulerais « Avant-voyages » et que j'étais enchantée de sa demande. »
(p. 27 à 30)
Critique :
« (...) Les femmes de la Macédoine, du Kosovo, de la Bosnie, d'Israël et de la Palestine, du Liban, du Pakistan et du Sri Lanka trouvent une voix commune sous la plume de Madeleine Gagnon, qui a séjourné dans chacun de ces pays.(...) le projet est devenu réalité et cette réalité est entrée en littérature. Les femmes et la guerre de Madeleine Gagnon, ce n'est pas une exception, un à-côté dans l'oeuvre de cette écrivaine et poète; elle y a mis la même ardeur créatrice que dans ses romans.
(...) Car, pendant toute la lecture de cet ouvrage, le lecteur est aux prises avec de paradoxales émotions; quelle est donc cette impression de beauté à la lecture d'histoires aussi révoltantes, cette détresse et cet enchantement?
À cette question, Madeleine Gagnon sourit. « La meilleure réponse, la plus simple, que je pourrais donner, c'est que l'écriture transforme l'événement en expérience. ¨Ça le transforme en expérience d'humanité, par l'acte créateur. Je n'ai pas voulu avoir une objectivité journalistique. (...) »
(...) Les guerres décrites dans le livre de Madeleine Gagnon se déroulent sur des territoires différents mais au fond, se ressemblent toutes et ne parviennent jamais à faire oublier cette autre guerre, celle qui, selon l'auteure, dure depuis si longtemps, celle qui n'a connu aucun armistice, aucun couvre-feu malgré les traités de paix et les reconstructions : la guerre larvée et constante menée contre les femmes, contre leur corps et contre leur esprit, par le viol, par la domination masculine père-frères-mari-fils, par le port obligatoire du tchador, par l'interdiction de travailler, d'aller à l'école, de se promener seule... Une guere excusée par la religion ou la culture. « Je trouve que c'est de la lâcheté d'excuser les pratiques aliénantes que l'on fait subir aux femmes dans d'autres pays. Les femmes que j'ai rencontrées veulent que ça change et dans ce livre, je leur dit que je suis solidaire d'elles, que je comprends qu'elles veuillent libérer leur esprit et leur corps. (...) »
(...) Elle croit en la réconciliation des sexes, la seule issue possible, parle des hommes qui luttent auprès des femmes contre tous les intégrismes (économiques, religieux, philosophiques, politiques), rappellent que ce sont les femmes qui élèvent des guerriers. « Nous ne sommes pas innocentes. Il pleut en nous des fureurs sous la cendre », écrit-elle. Malgré tout, ce sont les femmes qui, dans les pays en guerre, veulent la guérison.
(...) Selon Madeleine Gagnon, pour comprendre et garder espoir, nous n'avons qu'à penser à la Révolution tranquille au Québec qui a permis de donner, en l'espace d'une génération, la liberté aux femmes. Il ne reste maintenant qu'à obtenir l'égalité dans les pouvoirs et elle croit que c'est ce qui fera la différence.
« Peut-être que s'il y avait des femmes dans les sommets israélo-palestiniens, la paix se conclurait plus vite au Proche-Orient, croit-elle. Les femmes n'ont pas fait partie du pouvoir pendant des siècles, elles n'ont pas dominé le monde, sauf exception. Elles ont autre chose à dire, parce qu'elles viennent de l'ombre, de la marge. »
Guy Chantal, La Presse, dimanche 22 octobre 2000, p. B-3.