Chant pour un Québec lointain
Poèmes, VLB éditeur et La Table rase, 1990.
Prix du Gouverneur général du Canada en 1991

Description :

«Dire je suis femme de ce peuple aimé
dans les mémoires d’ombre oser l’écrire
les monuments de feuilles meurent
gravées quand même
les monuments sans socle
à nulle gloire promise
au bout du chemin long
dire je suis d’un voyage
revenue
au bout du chemin long
dire les revenants
parlés et vus.»

Chant pour un Québec lointain, page 57.

Cette oeuvre de Madeleine Gagnon est un chant d’amour au Québec. Le texte est plein de référents à cette terre - pierre, roche, rive rouge sable, - à ses eaux - fleuve, rivière, larmes et gouttes - à son ciel, - aube, soir, étoile, lueur bleue, galaxies. Le texte, dans chacune de ses quatorze parties, parle bien sûr de ce pays, de cette terre du Québec, mais il parle d’abord du peuple qui sur cette terre, sous ce ciel a inscrit et inscrit encore son histoire sur les pierres, sur les arbres. Proche ou lointain, le Québec de Madeleine Gagnon s’écrit à même le corps vivant de la terre, respire et est défini par son rapport à ce territoire aimé et chanté par la poétesse. Au sein même de cette description de l’identité d’un peuple, le rapport à la matière, à la matière signifiante et prégnante s’insinue.

«Bois des berceaux, voix des revanches» page 60
«les monuments de feuilles meurent»
graver quand même
les monuments sans socle
» page 57
«histoire telle falaise gravie» page 99
«De sang je signe et d’héritage» page 93.

Les exemples seraient nombreux pour illustrer la constitution identitaire du peuple. Territoire - matière qui amène le lecteur ou la lectrice dans un rapport de proximité envers ces référents, signifiants désignés d’une contrée précise et in extenso, d’un peuple aimé. L’auteure change pour empêcher qu’un peuple, qu’un pays ne disparaisse. Les propos liminaires sont empreints de cette peur.

«Puis, il a des retours, des adieux, des testaments, parfois la partance est pour de bon

page 13

Mais ces mêmes propos parlent également d’espoir.
«Il y a des planètes remplies d’oreilles luxées
Mais aussi des planètes qui ont une bouche, des lèvres et un ventre qui donne la vie

page 19

Chant pour un Québec lointain parle de l'histoire du peuple québécois et de cette terre par nous habitée, fait une allégorie sur notre présent indécis et anxieux et formule des souhaits pour l'avenir d'un peuple car:

«Bois des berceaux, voix des revanches
moi je vous pleure et chante
si ce pays ne meurt
la terre entière respire
et demeure
l’humanité s’appauvrit quand un peuple meurt.

La survie et l’avenir passent encore par les mains et les ventres puissants des femmes,
des mères qui rêvent et rient les mots,
et nous les donnent avec le lait
»

page 30

Des femmes qui s’ouvrent devant la poussée aveugle de l’enfant à naître, des femmes qui de la main poussent le berceau de la revanche, des femmes qui encore consentent aux épousailles font un pont entre hier et demain dans ces temps erratiques où l’on ne sait plus.

«est-ce le chant
l’histoire récitée
tout chute et pourtant veille
étrange éden ou noces soudain
chant du Québec proche et lointain
».

page 103

Critique:

«Ce livre superbe de Madeleine Gagnon risque l'ellipse dans l'épopée, provoque la mémoire contre l'histoire, inscrit son destin de femme dans le poème. Ici la poésie se réapproprie une histoire de femme délestée des pays, des livres et des solitudes des autres.

Poursuivant sa quête des origines, Madeleine Gagnon, dans Chant pour un Québec lointain, réinvente son «archéographie vive du dedans où ça se greffe seule». Ainsi la femme retrouvera-t-elle ce «Québec lointain» qui lui appartient autant que le silence dans lequel on l'a tenue. Elle retrouve pour elle-même mystères et songes, rituels et fables jusqu'aux silences de la mémoire et de ses travaux, jusqu'à son propre chant au bord de l'adieu. Le Québec, comme un ailleurs nouveau, lui sera proche et lointain comme l'infime et sans nostalgie.

Ce parcours tient de l'époée et s'écrit dans une sorte de contre-lyrisme où le vers cherche l'équilibre entre la pensée et la musique d'un destin de femme, entre la mémoire historique et la poésie. Le chant de Madeleine Gagnon, c'est «l'histoire récitée» et sa patrie, son «Québec lointain», c'est la poésie.»

Jean Royer, Le Devoir, samedi 10 juin 1990

Notice biographique de Madeleine Gagnon
Oeuvres de Madeleine Gagnon
Références sur Madeleine Gagnon