ÇA NA JAMAIS ÉTÉ TOI
Les éditions de Linstant même, Québec, 1996, 125 p.
Nouvelles
Illustration de la couverture : Tobie Steinhouse

Je cherche cet homme, celui que je crois parfois trouver au hasard dune rue, dans les détours de ma ville, à travers une solitude sans raison. Le désir daimer est si grave certains soirs de juillet. Il nexiste pas dautre motif que celui-là pour vous écrire. Il a suffi de quelques minutes à peine pour que mon univers chavire. Il suffit de si peu parfois pour que je tombe en déséquilibre.
Une femme écrit des lettres qu'elle n'envoie pas, en réponse à l'amour qui se dérobe. Elle a tout essayé : la fuite, le refoulement, l'attente, l'amitié, la quête, la rencontre, la folie... Flouée par le refus des hommes qui arrivent à aimer mais sans vraiment aimer. Trop vivante pour renoncer. Il y a bien la musique, parfois. Il y a bien ce correspondant imaginaire qui profite du meilleur d'elle-même. Et peut-être Dieu, cet inconnu au bout de l'attente. Ce qui reste de certain, avec toute la puissance du désir d'amour, c'est l'espérance de l'impossible. Quatrième de couvertureExtrait:
Ne pleure surtout pas
Jamais je n'ai eu le courage par la suite de lui envoyer ma lettre ni même de la terminer. J'ai appris quelques jours plus tard qu'il était mort. Hier seulement, j'ai pu terminer cette lettre, hier encore, j'ai eu trente ans.Jai eu trente ans hier. La plupart de mes amis prétendent que je ne les fais pas, mais moi, je sais qu'ils mentent. Chaque fois qu'on me heurte dans les magasins ou dans la rue, on me dit excusez-moi, madame. Alors je dois bien admettre que l'inévitable s'est emparé de mes traits, de mon corps et même de ma voix, qui n'est plus, qui ne sera jamais plus, celle d'une toute jeune fille. J'ai perdu ce côté adolescent qui faisait que les hommes se retournaient sur mon passage, la naïveté du sourire à laquelle leur regard s'arrimait sans vergogne, cette naïveté-là est disparue.
J'ai eu trente ans hier. C'est un âge ordinaire en soi, je sais bien. Mais la perception que j'en ai s'alourdit d'un souvenir particulier, un souvenir rugueux comme une pierre que le temps n'a pas encore eu la force de patiner.
C'était mon professeur. Un matin de décembre on l'a retrouvé mort dans son petit appartement, rue de La Havane. Aucune note. Rien. Il avait trente ans.
Si je choisis de t'écrire aujourd'hui, je crois bien que ce n'est pas par pur hasard. Il ne me reste plus aucun moyen de te fuir ni même de t'éviter. Il m'est désormais impossible d'avoir recours aux subterfuges que d'ordinaire j'utilise pour ne pas avoir à en répondre. Tout n'a toujours été entre toi et moi que faux-fuyants, prétextes et colères ravalées. Je me souviens de tes larmes gonflées de reproches le matin où tu as découvert ma lettre, celle que j'adressais à ce professeur que j'aimais.
Je peux bien te le dire maintenant, puisqu'il est mort, et que ça ne sert plus à rien, je me souviens surtout de ta colère devant ces aveux, cet amour tout étalé dans ses candides déclarations, ta colère à peine contenue, la vérité de ton visage qui professait de muettes insultes. Tu as dit, j'entends encore tes paroles amères, tu as dit d'un seul souffle que la trahison avait fini par me gagner,
Je me suis souvenue de mes quinze ans, de mes fuites dans l'écriture, de mes secrets transcrits soigneusement dans mes cahiers, je me suis rappelé toutes ces choses insignifiantes que je tentais de soustraire à ta vigilance.
Encore aujourd'hui, j'essaie de te jeter avec parcimonie toutes ces révélations qu'une fille ne doit pas écrire à sa mère, mais simplement retenir avec toute la douceur et la prudence qui font si naturellement partie de son être. J'essaie une fois de plus de te ménager, par peur de te déplaire, toi, la reine, la plus importante, celle à qui j'ai obéi toute ma vie.
Alors que je t'écris cette lettre, je sais que vibre en toi déjà ce fil invisible, tu vois, à peu près comme une corde que j'aurais enroulée autour de mon doigt et qui me relierait à ton coeur contre ma volonté, un fil que personne ne peut voir, mais qui m'enchaîne à toi, qui m'emprisonne. Je dois te le dire tout de suite, maman, c'est devenu urgent, mon doigt est complètement bleu, et il me faut agir, faire quelque chose maintenant, là, tout de suite, par exemple couper, oui, maman, couper la corde.
Ainsi, vois-tu, hier j'ai décidé de terminer la lettre adressée à celui que j'aimais, et aujourd'hui je t'écris ces choses que jamais encore je ne suis parvenue à te dire. Tu ne sauras plus rien une fois ce fil rompu, tu ignoreras ce que je ressens et n'en souffriras plus. D'ailleurs, tu ne sais déjà plus rien, puisqu'il est coupé maman ce fil, coupé. Tu ne pourras plus éprouver cette inquiétude qui te fait prendre le téléphone, qui te pousse à composer le numéro et à faire retentir cette sonnerie provocante, hurlante à la manière d'une sirène qui répète interminablement répondez-moi c'est urgent, je vous en prie répondez. Cette sonnerie, maman, je la reconnais entre toutes et, même si l'appareil émet théoriquement le même son chaque fois qu'il retentit, cette sonnerie, celle qui te caractérise, a l'âme de l'urgence et de la peur.
Il me faut t'avouer maintenant que je t'ai déjà surprise une fois au téléphone avec une amie, tu pleurais, disant avec rage que tu étais si vulnérable qu'il te fallait absolument empêcher tes enfants de l'être. J'écoutais ta voix brisée, une voix différente de celle que je te connaissais, ronde, assurée, dominatrice. Cet aveu j'aurais voulu te l'arracher au lieu de me heurter continuellement à ton orgueil de femme au contrôle parfait, cet aveu j'aurais tant voulu que tu me le cries à tue-tête. Mais je me laissais dominer par ta voix chargée de sous-entendus, ta voix toujours aux aguets lorsque tu te trouvais terrassée par la peur même de te laisser aimer.
Je vois des larmes couler sur ta joue, tu ne dis rien, tu respires difficilement, tu pleures, maman, je vois bien, mais je dois continuer à te parler comme si ces larmes n'avaient jamais existé, comme si elles ne m'avaient jamais empêchée de parler, je suis celle qui parle aujourd'hui et je le serai jusqu'au bout.
Je vais vivre, maman. Demain je pars. Ma décision est prise. Je m'en vais rejoindre un homme, un pays, un continent. Essaie d'imaginer une certitude plane, linéaire, sans failles. Je ne reculerai pas. Il te faudra résister à l'envie de m'appeler pour me dire as-tu pensé à l'attente que te réserve la vie auprès d'un homme, à l'interminable attente quand, jour après jour, lentement, mais assurément, il s'éloignera peu à peu de toi... As-tu pensé à l'amour qui t'assassinera et te déchiquettera au fil de ces attentes... As-tu pensé ?
Il faut que tu le saches tout de suite, maman, au risque même de te causer du chagrin, je vais plutôt m'attribuer la jouissance d'assassiner mes craintes et de déchiqueter mes peurs. De surcroît, sache que je ne suis plus une fille, mais une femme, et que je suis restée très belle. C'est un malheur, je le sais, mais je vais tenter d'y survivre en portant demain ma robe bleue, cette robe si provocante que jamais je n'osais porter.
Ne dis rien. Personne, désormais, ne doit se méprendre sur mon compte, je suis une femme, tu comprends, j'ai eu trente ans hier et j'ai envie de célébrer. Je ne peux plus continuer à faire semblant d'être celle que je n'ai jamais été, j'ai une telle envie de vivre, de respirer l'air à pleins poumons et d'aller jusqu'au bout. Oui, maman, les portes, sans exception aucune, toutes ouvertes. Tu comprends, si on veut qu'il nous arrive quelque chose, c'est plus facile. Alors inutile d'essayer de me retenir, de pleurer ou de me traiter de mauvaise fille, c'est peine perdue, car je serai déjà partie quand tu recevras cette lettre.
Je vais avoir du bon temps, maman, ne t'inquiète pas, ne te fais pas trop de soucis. Oublie-moi ! Celle dont tu as rêvé, la petite fille sage, obéissante, gentille, parfaite, oublie-la, elle est morte, maman. Morte, je te dis. Froide, insensible je suis devenue aux larmes de qui me reproche de trop vivre. Je suis bien décidée à mordre dans cette vie qui m'emmènera au large.
Je t'embrasse, maman, sois sage, occupe-toi bien du jardin,ne m'attends pas ce soir comme à l'habitude et surtout ne pleure pas, ne pleure surtout pas.
Ne dis rien. Personne, désormais, ne doit se méprendre sur mon compte, je suis une femme, tu comprends, j'ai eu trente ans hier et j'ai envie de célébrer. Je ne peux plus continuer à faire semblant d'être celle que je n'ai jamais été, j'ai une telle envie de vivre, de respirer l'air à pleins poumons et d'aller jusqu'au bout. Oui, maman, les portes, sans exception aucune, toutes ouvertes. Tu comprends, si on veut qu'il nous arrive quelque chose, c'est plus facile. Alors inutile d'essayer de me retenir, de pleurer ou de me traiter de mauvaise fille, c'est peine perdue, car je serai déjà partie quand tu recevras cette lettre.Je vais avoir du bon temps, maman, ne t'inquiète pas, ne te fais pas trop de soucis. Oublie-moi ! Celle dont tu as rêvé, la petite fille sage, obéissante, gentille, parfaite, oublie-la, elle est morte, maman. Morte, je te dis. Froide, insensible je suis devenue aux larmes de qui me reproche de trop vivre. Je suis bien décidée à mordre dans cette vie qui m'emmènera au large.
Je t'embrasse, maman, sois sage, occupe-toi bien du jardin, ne m'attends pas ce soir comme à l'habitude et surtout ne pleure pas, ne pleure surtout pas.
pages 27-32
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