Peau de fleur

entre guillemets

je suis "tombé en amours"
un matin de février
je vous ai aimée en velours
par cette froide matinée

le rose vous va bien
et le violet aussi
je vous ai vue en face de moi
ai cherché des mots délicats

beaucoup de choses que je n'ai pas dites
et ce fut très bien

puis au lieu de garder le mystère
je suis devenu bavard

il ne m'arrivait pas souvent
de "tomber en amours"
je n'en avais pas la manière ni les détours
je parlais je parlais
vous aviez mis la folie dans ma vie
vous vous en êtes fatiguée

vous êtes repartie beaux yeux pers
vers votre désert
engloutie

Au jour le jour

autour de la maison incendiée
ne refleurissent
que des fleurs sauvages

les plus grands bols de la maison
si petits
dans ce champ de fraises

une autre journée
comme les autres
la lune
croît ou décroît

ce trou de serrure
que le soleil
arrondit

Clairs de nuit

Un de mes oncles est le prêtre invité à célébrer la messe de minuit de Noël au village de mes grands-parents. La foule murmure, car le curé de la paroisse avait tout d'abord annoncé qu'il n'y aurait pas de messe, pour finalement dire le contraire quelques minutes avant minuit. Peu à peu, la déception de la foule grandit; elle constate que cet homme n'a pas les manières onctueuses du vieux curé, et qu'en plus il est ivre. Toute la parenté entassée dans les premiers bancs à l'avant de l'église, à l'exception de quelques tantes et cousines restées à la maison pour préparer le réveillon, se morfond de honte. Au moment de l'élévation de l'hostie, un cousin, le fils un peu arriéré de cet oncle, sort de son banc et prend plusieurs photos de son père. Le poing sur la hanche, l'index pointé vers son fils, il hurle: "Maudit sans dessein..." Durant la suite de la messe, il ne fait plus que répéter ces mêmes mots. A la communion, en déposant une hostie sur chacune des langues, je suis enfant de choeur, il murmure toujours: "Maudit sans dessein..." tout en faisant des commentaires des plus désagréables sur la langue de chacun.

Voyage parallèle

les gris du printemps
au jour le jour et soudain
crocus puis tulipes

maison voisine à vendre
fête de mes quarante ans

ce gâteau aurait
plus de chandelles
que moi de cheveux

l'herbe du sentier se relève
après le dernier voyageur

aucune lune
sur la rivière en crue
odeur de grand air

la lessive terminée
à refaire dans quelques jours

Traces d'hier

c'est moi sans barbe
sur cette vieille photo
mais elles ne me croient pas
c'est peut-être vrai qu'alors
j'étais quelqu'un d'autre

couverte de neige
l'auto dans laquelle
elle s'est suicidée
ce carnet d'adresses
devenues inutiles

il fallait les couper
les deux arbres de la cour
c'est maintenant fait
par la même fenête
la vue est tout autre

jour après jour
l'agenda reçu en cadeau
me sert et s'use
de nouveaux vêtements
rangés parmi les autres

la rue de mon enfance
on y refait
les trottoirs
comme avant pleure
un enfant à tricycle

sortir prendre l'air
les oiseaux contre le vent
mes cheveux en broussaille
ouvrir le dictionnaire
oublier le mot à chercher

D'une saison à l'autre

sous les pupitres
quelques boules de gomme
de l'année passée

tous mes nouveaux étudiants
les mêmes prénoms qu'avant

au calendrier
ce qui ne change jamais
c'est le nom des mois

tu pars à la mi-automne
tu reviendras en hiver

quand on se revoit
on parle de toi de moi
et non plus de nous

gratter le premier givre
avec des ongles trop courts

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Oeuvres d'André Duhaime