Sous les marronniers

Roman
Les Éditions Septentrion, 1997.

Description :

Je n'avais pas plus de talent que les autres, je n'ai jamais compris pourquoi le sort était tombé sur moi. Même si j'étais plutôt docile, studieux, même si je n'entretenais aucun reproche à l'endroit des prêtres dont, au contraire, j'admirais le bon parler et les hautes connaissances, je trouvais pénible de m'engager à pareil âge dans un mode de vie dont j'ignorais tout des mystérieuses exigences.

Combien de jeunes Québécois ont éprouvé ce sentiment au moment de faire leur entrée au pensionnat et de commencer leur cours classique.

À mi-chemin entre la chronique et le roman, il s'inspire ici de son passage au Séminaire de Rimouski, du temps de Raoul Roy, Charles Gagnon, Roger Fournier, Gilles Vigneault et d'autres...

Quatrième de couverture


Extrait :

«Les maîtres nous prodiguaient un savoir pétri, façonné, moulé depuis des siècles et qui se transmettait d'une génération à l'autre de prêtres dévoués, généreux et dont l'ultime préoccupation était de nous prendre par la main, de nous tirer des ornières de l'ignorance, de nous placer sur la route de la lumière. Leur enseignement se fondait sur le modèle des philosophes de l'antiquité grecque et des moines du Moyen Âge. Le cours classique était une longue odyssée à travers les jardins fleuris de la connaissance et de la pensée humaine, d'Homère jusqu'à nos jours.
Le premier professeur qui osa braver nos intelligences en friche avait embrassé le sacerdoce depuis peu quoique ses tempes arborassent déjà quelques reflets grisâtres. On l'avait chargé de l'enseignement du latin, langue dont mes connaissances se bornaient à l'Ave Maria et au Pater noster appris par coeur pour la connunion solennelle. Monsieur Pascal avait pour tâche de nous inculquer les rudiments de cette langue morte qui était, selon ses dires, avec le grec et l'ancien allemand, à la source même de la langue.
- Le latin vous aidera à mieux connaître votre langue maternelle, dit-il d'entrée de jeu. Le mot caput par exemple, qui signifie tête, a engendré une infinité de descendants : chapeau, chapitre, cape, capucin, capitaine, chef, chavirer, capoter... Écoutez cette phrase d'un auteur de la Renaissance : Le chef bien coiffé, on le décapita! Combien de têtes se cachent dans cette courte phrase? Trois : chef, coiffé, décapita! Pourtant, l'auteur n'a pas l'air de se répéter, parce que ces trois mots ont acquis, avec l'usage, des sens bien particuliers. Quand vous voyez le mot ager qui signifie champ, vous songez automatiquement à agriculture, agronomie, agreste...
Et vlan! J'avais la piqûre du latin. Pas pour aller bavarder avec le curé du village, dans la langue de Virgile, les dimanches d'été après la messe. Pas pour chanter des bêtises dans des mots savants et clouer le bec des petits voisins. Pas pour impressionner mes parents. J'ai tout de suite aimé le latin parce qu'il me mettait sur la piste pouvant me conduire aux racines du langage, parce qu'il levait le voile sur le mystère des mots.
Monsieur Pascal quitta sa chaise dans un large froufrou de soutane neuve, se tourna vers le tableau et écrivit le mot sepultus. Puis il demanda :
- Vous, dans le coin, est-ce que sepultus, ça vous dit quelque chose? Est-ce que ça sonne une cloche à vos oreilles?
Faut dire que monsieur Pascal, homme sérieux et énergique, ne badinait pas en classe, aimait bien qu'on l'écoute. Faut dire aussi que le garçon dans le coin s'offrait ses premières distractions en observant les ouvriers en train d'abattre un arbre sec dans le parc, et que le professeur de latin s'en était rendu compte. Le maître revint donc à la charge :
- Sepultus... sepultus... Ses poules ont la grippe, Monsieur!
Éclat de rire général, il va sans dire. Presque aussi blanc que son col romain, monsieur Pascal reprit son siège, derrière le pupitre. Raoul fut immédiatement changé de chaise. Beaucoup plus sage, Pierre de Cabano gagna le coin, lui cédant sa place près de la sortie, mutation que notre professeur voulait sans doute symbolique en ce début d'année scolaire. Il apparut clair à tout le monde que la discipline serait de mise aux leçons de latin.»

Pages 26 à 28

Critiques :

« (...) Nous sommes au séminaire de Rimouski. C'est le séminaire diocésain puisque l'auteur est né à Saint-Paul-de-la Croix. Mais à Rimouski ou à Nicolet, c'est du pareil au même puisque c'est le même rouleau compresseur qui se charge de faire des testes bien faites.
En fait, le récit est linéaire et nous conduit des Éléments latins jusqu'à la fin , en Philosophie II, nous avons surtout affaire, dans chacun des chapitres, à des sketches qui tâchent d'illustrer certains moments importants de cette vie d'étude parsemée de temps en temps de visions d'ailleurs ou venues d'ailleurs. Évidemment, certaines expressions reviennent régulièrement comme les maîtres de salles, le directeur, le préfet des études, Mgr le Supérieur ; on se retrouve dans des salles d'étude, des réfectoires, des dortoirs dont les dimensions ne sont pas données.
(...) D'autres moments inoubliables ; les Compagnons de la Chanson « venus nous offrir les airs de la lointaine France ». À l'entracte, Bozo ou Félix, comme vous voudrez, qui commençait une carrière qui allait le propulser à l'avant-scène. On aura aussi droit à la visite du premier ministre du Québec, Maurice Duplessis. Un peu plus tard, à celle du premier ministre du Canada, Louis Saint-Laurent. Ce dernier semble avoir été moins apprécié que Duplessis qui parlait du « respect des maîtres » et des « mérites de l'éducation ». Saint-Laurent, « dans notre esprit, était nettement identifié aux affaires et aux protestants ».»

Adrien Thério, Lettres québécoises, no 89, printemps 1998


(...) Pour qui veut rire, rêver, goûter de la belle écriture, savourer un français que trop d'écrivains mettent de côté, se rappeler quelques frasques, et se dire sans nostalgie « c'était le beau temps », il faut parcourir et même reparcourir cet itinéraire de Laurent Dubé « Sous les marronniers ». »

L'Union Amicale, journal des anciens du Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, décembre 1997

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Oeuvres de Laurent Dubé