29, rue Couillard

Roman
Les Éditions Septentrion, 1992, 158 pages.

Description :

Les années 50. Québec, le Quartier latin, les étudiants du père Lévesque. À la manière du «Big Brother», d'Orwell, Duplessis, le «grand nez» de Trois-Rivières, semble connaître et contrôler chaque geste de chaque individu. Catherine, aussi discrète que belle, est amoureuse. Simon traîne sa vie à l'université. Plus qu'un éternel étudiant, Simon est un adolescent attardé et sans scrupule. Il poursuit Catherine de ses avances, en vain. Par dépit, il révèle une vieille histoire cachée dans le passé de Catherine. Elle sera alors accusée de meurtre.

C'est un roman de fiction à la limite du roman historique: le monde des étudiants, de la police, de la justice, il y a 30 ans à peine. L'écriture, par son style et son vocabulaire de l'époque, crée l'ambiance.

Quatrième de couverture


Extrait :

1


Ah! Oui! nous le couperons
J'en boirais encore un verre
Ah! Oui! nous le couperons
Le grand nez de Trois-Rivières

CHANSON GAILLARDE ANONYNIME


«Pourtant, les mouettes annonçaient un printemps tranquille.
Le soleil se faisait de plus en plus ardent et lambinait sur les pavés de la rue Sain-Jean; les trottoirs commençaient leur toilette, sortaient lentement de l'âpre hiver de la vieille capitale. De temps en temps une calèche, une cloche, un baptême; par-ci par-là une flaque d'eau, un cri, un baiser.
Repus des duretés de la rude saison, minés par l'âge, unis par une vieille amitié, Ailéric et Jasmine Nadeau déambulaient au gré de leur sensuelle errance, rue des boutiques, rue des bourgeois.
- Si te juge en chef consent à me libérer, je t'emmènerai à Paris à la Pentecôte.
- Tu t'es dévoué sans compter depuis des années. Voilà une éternité que tu ne t'es pas accordé de vacances: ça te ferait du bien. À moi aussi.
Droit, rigide, conservateur, ce juge Nadeau. Il menait une vie hautement vertueuse: on le citait souvent en exemple pour son sens de la justice, son courage, sa générosité. Le réputé homme de loi possédait par surcroît une vaste culture, connaissait les grands maîtres de la philosophie et de la littérature, lisait Démosthène et Cicéron dans le texte.
Plus souple et plus sensible, madame Nadeau avait développé une âme frêle qui frissonnait au moindre souffle. Plus dévouée sans doute à la douleur des autres qu'aux rigoureuses règles du droit, plus attentive à ce qui respire qu'à ce qui demeure immuable, l'honnête dame du quartier Grande-Allée participait d'une riche manière à l'honorabilité de ce couple.
Ils s'attardaient au coin de la rue Sainte-Ursule, profitant des bienfaisantes et gratuites douceurs d'un beau dimanche de mars, et ils regardaient passer la cohue des gens: petits marchands, fonctionnaires, infirmières, religieux, étudiants. La société québécoise des années cinquante. Le jour sentait bon, ted un pain fraîchement sorti du four; encore malhabile, le printemps jaillissait en touffes de parfums, de rires, de comment vas-tu. Madame Nadeau s'énerva soudain et lança au juge:
- Regarde dans la côte: on dirait Simon.
- Veux-tu me dire d'où il sortait? demanda-t-il à Jasmine quand ils passèrent devant le Beaver Hotel.
L'épouse du juge avait vu leur fils jaillir d'une poterne et grimper la rue Sainte-Ursule au bras d'une élégante blonde qu'il embrassait ardemment.
- ]e n'en ai aucune idée, fit-elle. Je ne peux vraiment pas voir. Je l'ai reconnu comme il atteignait le sommet de la côte. D'après moi, il descendait vers la rue Saint-Jean et il nous a tourné le dos en nous apercevant.
Le juge hocha la tête. Après les vêpres à la basilique, ils rentrèrent souper puis, comme d'habitude, rendirent visite à Hélène, la petite sacrifiée à sainte Angèle Merici.
- Tu n'as besoin de rien, mon enfant? La communauté ne manque pas de sucre ni de sel?
- Mon père, Dieu ne manque que de prières.
- On peut prier même dans le monde. Tu ne veux pas revenir?
- Dieu a peur du bruit.»

Pages 11 à 13

Critique :

« (...) 29, Rue Couillard présente un petit groupe d'étudiants, au moment des derniers essoufflements de l'époque Duplessis. Sur un fond de petites contestations, de courses de jupons et de soirées bien arrosées, une histoire de meurtre refait surface, causant tout un émoi dans la communauté. Dans tout le déroulement de la petite affaire, chantages, trafic d'influences et odeurs de soutanes s'entremêlent, et le tout donne un petit roman bien ficelé, qui nous plonge tout droit dans l'atmosphère d'alors.
L'auteur, Laurent Dubé, a d'ailleurs choisi de nos amener dans cet univers, non seulement par l'action et les attitudes des personnages, mais aussi par le style d'écriture. Les dialogues et les descriptions, même la morale de l'histoire semblent appartenir à une autre époque. À la fin du récit, justice sera faite, par un deus ex machina où le mot deus n'apparaît pas au hasard.
On peut donner une idée de ce ton par le commentaire du narrateur au moment d'une manifectation étudiante : «À midi, il tombait une pluie froide et abondante qui rendait les rues glissantes, dangereurses : le bon Dieu se rangeait du côté du recteur et Premier ministe.» La forme n'est pas utilisée naïvement. Dubé s'en sert assez habilement pour mener son intrigue, et se tient juste assez en retrait de ces interventions divines. »

Remy Charest, Voir, vol.1, no 02 ( du 26 mars au 1er avril 1993)

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Oeuvres de Laurent Dubé