Damnée Aimée

Roman
Les Éditions VLB, 1983, 216 pages.

Description :

En plein coeur du Bas du Fleuve, le petit village de Saint-Paul-de-la-Croix, perché sur les hauteurs entre Trois-Pistoles et Saint-Jean-de-Dieu, nous donne, par journées de beau temps, une vue superbe sur l'encolure du Saguenay.

Il s'agit donc d'un coin de pays fort pittoresque et ce n'est pas pour rien que Laurent Dubé se l'est approprié pour en faire l'objet de son deuxième roman.

Autour de l'église, de la boutique de forge et du terrain de baseball, se vit une véritable petite épopée paysanne dont Aimée Bossé ne peut être que l'héroine. Belle et troublante, plongée en plein coeur de ses amours malcommodes, elle nous donne par son corps et par son langage une vue tout à fait nouvelle de ce que chez nous, il n'y a pas si longtemps encore, pouvait être la vie dans un village de l'arrière-pays.

Quatrième de couverture


Extrait :

Monsieur l'inspecteur entra dans la classe pour sa visite de fin d'année. Une odeur de parfum l'enveloppait et mademoiselle Brûlé était très énervée. Les élèves, debout bien droit comme des soldats, lui chantèrent à l'unisson Les flots bleus que monsieur Lévesque leur avait fait répéter dans le jubé de l'église avec Maria Thibeault qui lui donnait la note sur l'harmonium fêlé.
- Quel beau chant, les enfants! Asseyez-vous! Je remarque que vous avez enregistré des progrès notables depuis l'année dernière. Vous faites vraiment honneur à votre dévouée institutrice et vous comblez vos laborieux parents.
Voilà plus de huit ans que les enfants du village entendaient à chaque printemps, juste avant les vacances, la même rengaine surannée du brave inspecteur Labrecque. Les mêmes compliments d'usage.
- Je vous apporte les résultats du concours d'histoire organisé par le département de l'Instruction publique, annonça-t-il aux gamins attentifs. Malgré quelques petites erreurs très compréhensibles, la nervosité sans doute, je n'ai que des félicitations à vous adresser.
Faut dire que pour l'examen, Cécile Brûlé avait déplacé Omer April pour le mettre hors de portée de la chaise de Catherine, et avait surveillé cette dernière pour qu'il n'y ait pas de copiage.
- Jérôme Thibeault! entame l'inspecteur Labrecque, Napoléon fut l'empereur des Français avant d'être une excellente marque de cognac. Vous vous méritez 8 points!... Catherine Bossé! Dollard des Ormeaux a été assasiné par les mousquets des Indiens au Long-Sault... Il n'a pas été pendu à un lasso sur le bateau de Christophe Colomb qui n'est d'ailleurs jamais venu au Canada! Le département vous a décerné 8.4 sur 10. C'est une excellente note!... Hermel Bonsaint! Où êtes-vous?... Bon! Vous recueillez la plus haute mention : 9.8!... Omer April! 8 points. C'est drôle... Vous avez commis la même faute que Jérôme Thibeault. Vous avez dû étudier vos leçons ensemble pour répéter la même erreur... Qui c'est Louis Mortan? Je n'ai pas retracé cet historien français!
Cécile Brûlé se tenait près de la fenêtre. Elle vit Jérôme glisser un billet à Omer qui lui lança une gomme à effacer dont le sautillant roulement alla aboutir en douceur près du pupitre de l'inspecteur.
- Bonnes vacances! conclut monsieur Labrecque qui sortit en félicitant la vieille fille de Saint-Épiphane... À l'an prochain!
- C'est toi le maudit copieur! refila April au garçon Thibeault déjà parti, jambes à son cou, vers la boutique enfumée de son père.

Pages 149-151

Critiques :

« (...) On y découvre un auteur à l'humour narquois, un peu espiègle mais jamais malicieux. On le sens presque de connivence avec ces jeunes joueurs de tours, on le soupçonne d'avoir goûté au vin de messe lui aussi, on le sent content de se payer un peu la tête des «élites». On a même l'impression que s'il y avait eu un «honorable juge» dans ce village, il se serait fait «payer la traite» comme les autres.
«Damnée Aimée», c'est beaucoup d'humour, passablement de sentiments, un soupçon de mystère. C'est aussi beaucoup de passions retenues ou assouvies en cachette. Mais c'est aussi quelques passions refoulées et, qui un jour, éclatent en drame...»

Lauréat Bélanger, Le progrès de Coaticook, le 24 janvier 1984


« (...) Tantôt triste et tantôt drôle, l'histoire de Damnée Aimée c'est aussi celle d'un village québécois d'aujourd'hui, où il ne s'agit plus du diable et du péché, mais d'une pression du groupe, plus cruelle tout compte fait que les normes imposées par le clergé, si souvent décriées dans la littérature québécoise d'hier.»

Alice Parizeau, La Presse, le 2 septembre 1986


« (...) Damnée Aimée, c'est la vie d'il n'y a pas si longemps, une vie qui est belle, qui est troublante, qui est franche. C'est une histoire, bien sûr, mais c'est aussi le printemps des dures années paysannes, l'éveil de cette essence d'hommes et de femmes qui tissent la trame d'une histoire si près de nous.
La turbulence de l'adolescence qui plie fièrement l'échine devant la surprenante clarté de l'envol des ans, le comptoir du magasin général usé par les racontars et les marchandages pas toujours des plus orthodoxes, les rivalités enfantines dont les adultes font souvent leur lot, les découvertes de tout et de rien et la Damnée Aimée avec ses obsessions, ses mini-scandales, sa beauté et sa déchéance. (...) Les personnages n'ont pas de langage emprunté, ils sont vrais. Les coups durs ne sont pas exagérés, ils sont tout simplement durs. Les cris du coeur ne sont pas amplifiés, ils sont tout simplement audibles à des milles de distance.
Damnée Aimée, c'est une histoire tout d'un souffle, avec ses 216 pages qu'on voudrait multiplier par quatre. C'est rafraîchissant à lire et ça se lit comme un vibrant message. Comme le dirait mon défunt grand-père ; «Damnée Aimée, que j'ai donc aimé ça.»»

André Morin, Le Courrier de Trois-Pistoles, le 9 novembre 1983


(...)« « C'est une histoire d'amour violente dans laquelle tout le monde peut se reconnaître car c'est une histoire qui aurait pu se vivre dans tous les villages du Québec mais aussi d'ailleurs » , explique-t-il. « C'est une histoire qui tient de l'imagination pure même si les ambiances qu'on y retrouve sont des ambiances que j'ai connues. Car l'écrivain n'invente pas ; il ramasse. Il peut inventer des personnages mais pas des émotions; celles-là, on peut les prêter à qui on veut mais on ne peut pas les inventer. »»

Pierrette Roy, La Tribune, le 29 octobre 1983


« (...) Mais en attendant, toute une vie s'y joue, celle notamment de cette Aimée qui, après avoir vécu les grands rêves français, se retrouve grosse-jeanne comme devant, avec sa simple folie. Et c'est tout à la fois pitoyable et sublime, et c'est de l'écriture qui sait dire ce qu'elle a à dire même si le grand garçon discret ne s'oublie pas dedans, n'assommant personne parce que ce n'est pas là son propos et parce qu'il sait que dans la nostalgie, il y a bien davantage : rendre au monde ce qu'on lui doit, sa beauté tout comme son malheur, surtout si l'on fait partie des dépossédés de la terre et que personne, quand toute la vie aura été vécue, ne viendra vous ramasser à la petite cuiller.

C'est pourquoi j'aime Laurent Dubé, et c'est pourquoi j'aime ses livres, La Mariakèche et cette Damnée Aimée qu'il vient de commettre. Parce qu'il y a pas mal de rébellion en lui, et que c'est rare, aussi bien lorsqu'on est juge que lorsqu'on est écrivain. »

Victor-Lévy Beaulieu, Programme du quatrième salon du livre de Sherbrooke, 1983

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Oeuvres de Laurent Dubé