Notre maison est rose. Quand il pleut, elle semble violette. Au coucher du soleil, elle devient rougeâtre et, par temps brumeux, on dirait une tache d'aquarelle mauve sur un papier mouillé. C'est une maison caméléon. En ce moment, elle est violette; et moi, je suis bleue. Pas de bonne humeur du tout.
Théo n'est pas rentré. Je croyais le trouver en train de travailler à son plus récent projet, mais il n'y était pas. L'atelier était sens dessus dessous, tout encombré de rouleaux de fil de fer. On aurait dit une zone de combat entourée de barbelés.
Depuis quelque temps, mon artiste de grand-père tricote. Il fabrique une cotte de mailles moderne pour chanteuse à l'assaut de la gloire. Il aime les sculptures pratiques.
L'an dernier, il a fait des meubles avec des bouts de bois rejetés sur la plage par les marées. Il a pensé les utiliser au restaurant, puis il a fini par les doner à gauche et à droite. Il n'a conservé que deux tables basses et il les a installées dans le salon. C'est cette pièce immense et très lumineuse que nous transformons en restaurant. l'été.
J'ai les deux pieds sur l'une de ces tables et j'attends, en écoutant la cassette qui se trouvait dans le lecteur à mon arrivée. Je voudrais voir la mer de Michel Rivard, une autre chanson que Théo fait jouer à répétition, ces temps-ci.
Eh bien, je la vois, moi, la mer. Et deux fois plutôt qu'une! Mon pauvre gros chien Kook, qui attendait sous la pluie, a laissé une véritable mare dans la cuisine. Je n'ose même pas y mettre les pieds pour chercher un verre d'eau.
Résultat, je végète au sec et au salon, tous piquants dehors, proche parente du cactus qui décore le coin de la pièce.
Le téléphone.
C'est Momo, qui s'inquiète de savoir si j'ai échappé à l'averse. Pas besoin de lui faire un dessin, elle comprend illico que si l'orage est passé dehors, il fait toujours rage en dedans.
-- Mais pourquoi est-ce que ça te dérange autant que Théo ne soit pas là? Il me semble que tu as l'habitude de te débrouiller sans lui...
-- Oui, mais ce soir, ce n'est pas pareil.
-- Qu'est-ce qu'il y a de particulier, ce soir?
-- On doit célébrer mon anniveraire.
-- Je croyais que c'était demain!
-- En fait, c'est entre aujourd'hui et demain. Je suis née au beau milieu de la nuit.
Pour faire un portrait romantique de la réalité, disons que je suis née à la pleine lune, en Californie, de deux saltimbanques. Quand je suis triste et que j'ai besoin de justifier une envie de pleurer, c'est à ça que je pense!
Enfin...Il y a quelques semaines, Théo m'a annoncé que, pour mes quinze ans, nous allions marquer le coup et fêter à l'heure précise de ma naissance.
-- Vous allez faire un réveillon?
-- J'imagine...
Nous ne sommes pas revenus sur le sujet, Théo et moi. Je suis un peu superstitieuse. C'est comme si je craignais, en parlant des choses qui me tiennent à coeur, qu'elles ne se matérialisent pas. Mon grand-père n'a jamais eu d'efforts à faire pour me cacher la vérité au sujet du père Noël. Je ne voulais tout simplement pas en entendre parler...
-- Et ton cadeau, tu sais ce que c'est?
-- Pas la moindre idée. Théo m'a promis une surprise qui me ferait tomber de ma chaise.
pages 37 à 40
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Oeuvres de Marie-Danielle Croteau