" Quelques instants plus tard, en effet, deux pirogues sombres apparaissaient sur notre droite, chargées de bananes encore vertes. Elles avançaient en couple. Chaque fois que les pagaies de l'une entraient dans l'eau, les pagaies de l'autre en sortaient. Et chaque fois que les pagaies entraient dans l'eau, le piroguier faisaient un son guttural, une sorte de on-on rythmique, accordé au mouvement de l'aviron. Ainsi, le son allait d'une pirogue à l'autre. En quelques secondes, l'atmosphère en était saturée. Il n'y avait plus que ces voix, dans l'air, et on aurait souhaité qu'elles y soient éternellement. On était captifs de cette musique. " p.125
" Je me suis rappelé un jour où notre père nous avait emmenées, Geneviève et moi, assister à un rassemblement de tribus, dans un village éloigné. Nous avions pris un bac poussé par des bateleurs qui chantaient, eux aussi. Le voyage avait été long. Nous étions arrivés à la nuit tombée. Des petits brasiers brûlaient, ici et là, sur la plage. Nous avions à peine mis pied à terre que nous avions entendu des clochettes au loin. Elles étaient attachées aux chevilles de dizaines de danseurs qui avançaient dans l'obscurité, foulant le sol à un rythme très saccadé. Ces marcheurs nocturnes, les femmes qui pilaient le manioc, les hommes qui battaient le riz, les piroguiers qui enfonçaient leur pagaie dans l'eau: ils faisaient tous la même musique de l'âme. Et c'était ça, c'était cette musique, dont mon père m'avait transmis l'amour. Il disait que les Africains étaient tous de bons musiciens. Mais il ajoutait que les Pygmées étaient les meilleurs. Que sans instrument, seulement avec leur voix, ils arrivaient à créer des mélodies complexes et même à raconter des histoires. " p.128
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Oeuvres de Marie-Danielle Croteau