IMMOBILE

Roman publié aux Éditions Boréal, Montréal, 1998,
Prix Alfred DesRochers en 1999.

Description:

A... ne me laisse pas tranquille. Il m'aime. Il s'épuise à m'apprivoiser, à me transformer, avec l'espoir généreux de m'enterrer plus tard dans le même cimetière que lui. Sûr de son pouvoir, il ne me lâche pas. Il veut une femme moderne et il l'aura. Il s'obstine comme je le faisais autrefois vis-à-vis de mon esclavage. Je sais qu'il va échouer comme moi. Il va tomber là où je me suis redressée.

Il est archéologue et croit à la science. Elle vit dans le passé, sans cesse rappelée vers une existence antérieure, qu'elle aurait vécue dans une contrée lointaine, il y a bien longtemps. Il craint que cette mémoire obsédante ne tue leur amour et fait tout en son pouvoir pour retenir sa jeune femme dans le temps présent.

Mais il est impossible d'échapper au passé, car il a été l'instant d'une expérience extrême, dont la fulgurance même a fait que le temps s'est immobilisé.

Sous la surface placide de l'écriture, une féroce ironie hante ce roman. Tout en déroulant un récit qui a des allures de conte, Ying Chen nous laisse entrevoir des abîmes. Ceux du couple, de l'amour, de la vie. Envoûtant.

Quatrième de couverture

Critique:

Élisabeth Benoit nous raconte:
« (...)Immobile son tout dernier, est à couper le souffle.

Ying Chen a de petites mains et une voix posée, «Immobile, dit-elle, c'est une course dans les champs. » Une course dans les champs nommée Immobile: le paradoxe est là, à l'image du temps, fuyant comme le courant d'une rivière, mais en même temps immobile, parce que la nature humaine, elle, elle ne change pas. Un temps, on coupe des têtes. Un autre, on charcute avec des mots. Au bout du compte, la cruauté humaine est la même, toujours là.
«Le temps, dit Ying Chen, est le principale sujet de ce roman: Immobile porte sur la mémoire.»
(...)L'histoire est à l'évidence très dense et commencera par dérouter le lecteur. « Ce livre parle d'un sentiment difficile, de la sensation du vide, du néant. Quand on touche au temps, on touche au néant... Il y a des écrivains qui décrivent un phénomène à la surface. Moi je creuse l'intérieur des choses », ajoute l'auteure. Et effectivement, dès qu'on ouvre Immobile est à l'intérieur, prisonnier du point de vue de la narratrice.
(...) Immobile, on est une roman où l'on réfléchit beaucoup.
Le récit a une dimension très intellectuelle, mais il est aussi autre chose: avec son général, son prince, son bord de mer, son palais,ses épouses froissées et toute cette cruauté soyeuse, ce récit a la saveur d'un conte de fées pour adultes. Il procure ce frisson qu''on avait, petit, à écouter Barbe-Bleue! Mais Immobile dit aussi combien l'homme moderne est léger, tellement léger, avec son ennui et son insensibilité. «Immobile est une sorte de banalisation du monde moderne et de l'esthétique moderne, dit Ying Chen. On est tellement fier de notre légèreté. On est devenu si insensible, et en même temps on est fier de notre insensibilité. Ce n'est pas sain. Mais ce n'est même pas une critique de ma part, c'est une constatation. »»


Extrait:

«Mais peut-être le bonheur serait-il toujours à portée de la main si l'on arrêtait de le chercher avec empressement, de le poursuivre à contre-courant, de le harceler, de le marchander au prix de quelque sacrifice. Peut-être S... autrefois avait-il raison quand il refusait un bonheur absolu. Pour un domestique, la meilleure solution n'était-elle pas justement d'admettre sa condition, d'assumer son rôle et la légitimité propre à son espèce? Sans tenter d'être autre. En terrassant le mal de l'insatisfaction. En se conservant au mieux sous un ciel qui de toute évidence lui était peu favorable. En se laissant flotter parmi les vagues sans prétendre détourner le sens du courant ni aspirer à quelque rive lointaitne, la durée de sa vie présente étant bien trop courte pour des ambitions de ce genre. Dans les existences suivantes où il n'aurait pas complètement perdu la mémoire, où la vie aurait continué sans changement radical, même s'il était devenu homme libre et de pofession honorable, il se serait rendu compte que la terre propice était encore inaccessible, qu'elle auait toujours ces allures de rêve évanescent. Si S... était alors malheureux -- sur ce point je ne suis sûre de rien, ma pensée ayant été perpétuellement centrée sur moi-même, sur mon propre nombril -- , cela aurait été moins à cause de ce qu'il était qu'à cause du moment où il se serait mis à imaginer ce qu'il aurait pu être. Cette réalité, je ne l'avais pas comprise à l'époque. J'espérais que notre rapport pourrait aboutir à quelque chose de concevable pour une intelligence normale. Je voulais un mariage. Je cherchais en lui un homme ordinaire, à l'exemple du prince et du général. J'aurais voulu qu'il me témoignât de l'ardeur autant que de la discrétion, de l'audace autant que de la tendresse. Qu'il devînt, justement grâce à ses malheurs, un être parfait, à la fois délicat et enthousiaste, le meilleur de tous les hommes. Je lui avais imposé mon idéal. Au fond, je trouvais, sans oser l'avouer que, en tant que mon domestique et cadeau offet par le prince, S... était une espèce de sous-humain, une sorte de matière brute prometteuse, un demi-enfant dans l'attente d'un maître capable de le gouverner, de le perfectionner, de le rendre heureux. Je me croyais en mesure de critiquer sa manière d'être, de le façonner à mon goût en abusant de son obéissance et de sa probable inclination pour moi. J'étais son tyran. Je l'avais assassiné bien avant de le trahir et de le livrer au fer.»

pp. 86-88

 

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Oeuvres de Ying Chen