L'ITALIE EST AILLEURS

Publié aux Éditions Humanitas, Montréal, 1997.

Description :

L'Italie est ailleurs est encore tout chaud des presses au moment de le présenter ici. C'est le volet européen et le dernier d'une trilogie qui nous avait d'abord conduits en Amérique et en Asie. Au moment où Lisa Carducci s'est installée en Chine, en 1991, elle avait déjà rédigé quelques-uns des textes qui composent ce recueil et se promettait de le terminer avant toute autre entreprise littéraire. Mais comme son écriture prend la teinte du sol qui se trouve sous ses pieds, selon sa propre expression, elle a surtout produit "chinois" au cours des six dernières années.

Le lecteur se délectera encore une fois de son humour parfois grinçant et des fins surprenantes, toujours inattendues et le plus souvent abruptes de ses nouvelles d'inspiration italienne. Quant aux récits et contes de la première partie, ils sont parfois pure fantaisie, parfois réminiscences agrémentées de ce mensonge permis qui s'appelle imagination sur la planète des écrivains. Les récits, contes et nouvelles de Lisa Carducci révèlent avant tout l'âme humaine en ce qu'elle a de plus universel.

Le dessin de la page couverture a été fait par DU Jinsu.

 

Extrait :

LA SOURIS ET LE PIANO (p. 45)

Quand Maria Teresa atteignit ses cinq ans, son père décida de faire d'elle une pianiste de concert. Sa soeur Laura était destinée au violon. Mais Cecilia, la maîtresse de piano de Maria Teresa, conseilla au père, profane en la matière bien que capable de jouer par oreille, de faire d'abord apprendre le piano à toutes deux, après quoi Laura pourrait bifurquer vers les cordes. Laura n'avait que trois ans quand Maria Teresa, malgré le manque d'attrait qu'exerçait sur elle le volumineux instrument, se mit au clavier. Il fallut deux ans de plus à la cadette avant de devenir la seconde musicienne de la famille.

Les souvenirs que conserve Maria Teresa de ses leçons de piano n'ont rien de musical. J'en ai sa parole. Un soir, par exemple, une souris, montée de la cave au troisième étage où logeait sa famille, s'était réfugiée derrière le piano. La mère de Maria Teresa s'était armée d'un balai et avait planté une vadrouille entre les mains de l'enfant. Elles surveillaient chacune à une extrémité du piano l'apparition de la bestiole. Chaque fois que la malheureuse souris allait sortir du côté de Maria Teresa, la tendre fillette feignait de n'avoir point eu les réflexes suffisamment rapides pour l'attraper, car elle craignait en effet de la frapper. Alors sa mère, à l'autre bout, prenait la relève, ne manquant pas d'accompagner le coup d'un "vlan!" sonore.

Ce qui est resté dans la mémoire de Maria Teresa, c'est la lutte contre un pauvre animal désemparé; ce qu'il advint de la bête s'est envolé. Fut-elle victime de l'acharnement de ses bourreaux ou plus rusée qu'elles?

Mon amie Maria Teresa m'a raconté un autre souvenir lié à son piano: il s'agit d'un mauvais coup de taille. Ne se sentant pas à l'aise parmi les enfants de son âge qui, eux, en commettaient régulièrement et qui tenaient, de la sorte, de passionnantes conversations sur leurs actes et sur les punitions qui les sanctionnaient, Maria Teresa se mit en frais de trouver un coup à commettre. Écrire sur les murs? Banal, mais il fallait bien y passer au moins une fois. Glissant sa menotte derrière le piano, elle esquissa donc un tout petit Père Noël, lequel fut découvert beaucoup plus tard, le soir de la souris justement... Mais ces incongruités étant de l'âge de Laura, c'est elle qui fut grondée à la place de la coupable.

Il fallait donc reprendre à zéro l'opération ratée et trouver un mauvais coup spectaculaire. D'une boîte de sel vide, Maria Teresa détacha le bec verseur, en aluminium très mince et très coupant. Après le souper, comme à l'habitude, elle se rendit au salon pratiquer encore un peu son piano. Elle fut bientôt envahie par la tentation d'égratigner l'ivoire des touches avec son grattoir métallique; rien qu'un peu, pour voir... Ô merveille! De petits rouleaux blancs se détachaient facilement. Ils étaient si jolis qu'elle les multiplia. Bientôt dix touches avaient subi le même sort. Mais... cela paraissait à peine! Elle s'attaqua ensuite au vernis du banc: deux longues rayures de droite à gauche. Puis, elle polit le tout avec un peu de salive, glissa son outil dans sa poche et se remit à la pratique. Bach, ce soir-là, résonna d'une ardeur nouvelle!

Ce n'est qu'au bout de quelques jours, lorsque la poussière s'incrusta dans les sillons des touches, que le père de Maria Teresa, qui jouait occasionnellement du piano, découvrit la catastrophe. Il fallut tout avouer; mais l'enfant eut au moins la satisfaction de penser qu'elle était, dès lors, une enfant comme tous les autres.

Critiques :

Son dernier livre s'inspire simplement d'anecdotes de la vie quotidienne en Italie, mais perçues du Québec et de la Chine, c'est-à-dire, avec un retard détaché et teinté d'humour. J'imagine que l'auteure s'est amusée et, attendrie, s'est laissé emporter à dépeindre les petits événements quotidiens qui, jamais, ne se reproduiront. Il s'agit bien de peindre à touches légères ce qu'embellit le souvenir d'une petit fille et, plus tard, de la jeune femme. On pourrait presque avancer que ce sont les «réminiscences du coeur» qui, avant tout, ont conduit Lisa Carducci à remonter le cours du temps. La petite fille devenue femme a obtenu ce quelle espérait de la vie et, en rien, ses rêves n'ont été trahis.
Le style est poétique, l'écriture dynamique comme le sont souvent les ouvrages de cette auteure.

Dominique Blondeau, Arcade, no 44.


Claudine Potvin, "Italie, quand tu nous tiens!" (L'Italie est ailleurs) in Lettres québécoises, Printemps 1999, p. 33.

 
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Oeuvres de Lisa Carducci