À L'ENCRE DE CHINE
Description:

À l'encre de Chine, deuxième volet de la trilogie et, comme on le devine, d'inspiration chinoise. Le recueil de 136 pages contient 33 nouvelles. Il faut dire que l'auteur les aime courtes. Toutes ont été écrites en Chine, où Lisa Carducci vit depuis 1991.
Classées en quatre catégories, les premières, "De mépris et de méprise", sont basées sur divers types de quiproquo. Le deuxième groupe, et le moins nombreux, adapte à l'époque d'aujourd'hui des traditions et légendes chinoises. "D'attaques et de combats" nous rend le plus souvent témoins d'un crime, intellectuel ou physique, contre des humains autant que des moustiques ou même une plante! Enfin, "D'avis et de vies" se base sur des situations qui ont toute l'apparence du vécu.
Une lettre, le dernier texte du recueil, s'est vu décerné la première place au Grand Prix littéraire de Laval 1993.
Extrait:
LA CULOTTE
Lorsque je rentrai de vacances, le radiateur coulait encore. J'avais pourtant prévenu le concierge et il m'avait assuré que la réparation serait faite pendant mon absence. Cette fois, je le priai avec beaucoup d'insistance de ne plus tarder. Si je glissais sur le plancher mouillé de la salle de bain ... si je me blessais ... qui serait tenu responsable?
Le surlendemain, en revenant du travail, je m'aperçus que la lumière de la salle de bain était restée allumée. J'ai horreur du gaspillage d'énergie et je ne me souviens pas d'avoir jamais oublié d'éteindre. Je m'empressai de corriger l'erreur et me rendis compte qu'elle n'était pas mienne: l'homme-à-tout-faire était venu réparer le radiateur. Enfin!, dis-je à haute voix même si j'étais seule. Au même moment, je me sentie gênée car j'avais laissé à la vue des sous-vêtements que j'avais lavés la veille. Ah? la petite culotte n'était pas sur le séchoir. J'avais dû la ranger distraitement. Ou bien était-ce celle-là que je portais. Mais non! c'était bien le matin même que je l'avais étendue... À tout hasard, je regardai dans le tiroir: rien.
On me l'avait volée! Le plombier devait être un voyeur, un maniaque. Était-il seul? Avait-il passé des remarques gracieuses ou disgracieuses sur moi, ma taille, mes goûts? Je n'en savais rien et n'en saurais jamais rien. Était-il venu quelqu'un d'autre à la maison, la femme de ménage par exemple? Pourtant non. Le coupable ne pouvait être que lui. Je rageais de penser qu'un inconnu se promenait dans la ville avec ma petite culotte dans sa poche. Me plaindre au concierge? J'aurais été la risée du vieux bonhomme et j'aurais peut-être provoqué une multiplication des blagues qui sans doute couraient déjà à mon sujet. Après une seconde vérification du tiroir, je décidai de garder mon secret.
Je n'arrivais pas à oublier. Pendant plusieurs jours, chaque matin, lorsque je choisissais mes sous-vêtements dans le tiroir, je ne pouvais m'empêcher de repenser à ce morceau de lingerie disparu. Non pas qu'il eût de la valeur, mais je sentais sa perte comme une violation de mon intimité. Une partie de moi-même m'avait échappé sans autorisation.
Le choc avait été assez fort pour me faire changer mes habitudes. Désormais je lavais toujours le soir, et jamais je ne quittais la maison le matin sans avoir débarrassé le séchoir des vêtements secs.
Bien d'autres choses restaient à réparer: la serrure de l'entrée, les portes d'armoire de cuisine, un pied du divan, un coin de tapisserie décollée. Je suis assez habile de mes mains; cependant, j'avais loué cet appartement meublé et équipé. Je décidai donc de jouir des services. Chaque semaine je ferais une requête jusqu'à ce que le logement soit à mon goût.
Vint le tour des portes d'armoire qui ne fermaient pas juste. On prit note. Comme d'habitude, il me faudrait attendre, répéter, surtout ne pas montrer les crocs, meilleur moyen de ne rien obtenir en Chine. La vie continuait, paisible et douce.
Or, un beau matin, je retrouvai la petite culotte égarée. Comment était-elle revenue au bercail? Était-il possible que depuis presque un mois, elle ait été là, parmi les autres, et que je ne l'ai pas remarquée? Quelle pauvre vision! Je ressentis de la honte pour avoir accusé mentalement l'homme-à-tout-faire et mentalement aussi, je lui fis des excuses. Je me sentais soulagée et rassurée: le genre humain n'était pas si pervers que je l'avais pensé.
Je partis travailler le coeur léger. En descendant, je demandai au concierge:
- M'avez-vous oubliée?
- Oubliée? Pourquoi?
- Mes portes d'armoire!
- Mais ... je les ai fait réparer! L'homme-à-tout-faire...
- Ah! oui? Vraiment? Je n'ai pas remarqué. Je vous remercie. Mais quand donc?
- Hier après-midi!
Critique:
À propos de cette nouvelle, Hélène Lesage, Ph.D. en littérature chinoise moderne, a écrit: «La culotte, c'est l'occasion d'une description discrète du contexte digne du "kong bai" (blanc vide) des "nouvelles d'une minute" chinoises. L'histoire légère et drôle de la petite culotte est nécessairement liée aux défectuosités de l'aparté et à la "no privacy" naturelle en Chine mais aussi à celle de cette vie souterraine qui se passe alors qu'on a l'impression que rien ne bouge, cette espèce de paranoïa qui peut s'emparer de nous parce qu'on sent l'omniprésence des autres... »