L'univers de Jean Paul Lemieux

Essai publié aux Éditions Fides, 1996, 282 p.

Avant-propos d'Anne Hébert

«Le premier regard que le peintre Jean Paul Lemieux pose sur le monde est un regard d'enfant ironique. Il joue avec une petite ville, aux murs sans épaisseur, comme des décors. Il déplace ces décors à volonté. Il en fait des églises, à ciel ouvert, une basilique, tout un enchevêtrement de petites rues, une citadelle, une cap, la cour intérieure d'un couvent, la cabane à pan coupé des Displines d'Emmaüs, un jubé, comme une vitrine ouverte, des routes de campagne, des patinoires entourées de clôtures. Il plante des arbres et des girouettes, des clochers en quantité. Il invente des Fêtes-Dieu fourmillantes d'enfants de Marie, de zouaves pontificaux, d'enfants de choeur et de bannières flottant au vent.
Il dispose un Enterrement sur une route de terre, entre des champs labourés. Il met des bonnes soeurs partout. Il fait ressusciter Lazare, une seconde fois. La ville conserve son nom d'origine: Québec. Mais elle s'amuse bien plus qu'en réalité. Le peintre la fait danser, jouer, défiler et virevolter sans fin. Dans un espace réduit où la vie n'est plus que célébrations et jeux.

Mais déjà les Ursulines de 1951 et celles de 1955, tels des anges annonciateurs et amidonnés, préludent au temps nouveau, plus grave et dépouillé qui, peu à peu, va gagner toute l'oeuvre de Jean Paul Lemieux. Pareille à une grande marée souveraine, étale, sans aucune violence, mais avec toute la patience corrosive de l'eau qui nivelle et polit sans cesse, emporte au loin tous les ornements non essentiels.

La grande époque du peintre commence à la fin des années 1950. Désormais cela se passe sur une scène presque nue. Sur une ligne d'horizon. Au plus haut point de l'attention, dans toute sa densité muette. À la crête de la vague, saisie dans le plus haut souffle de sa respiration. Avant de retomber et de disparaître. Ne nous méprenons pas, l'autre versant de la vie est là, insinué avec force, suspendu et qui prendra bientôt toute la place. Nous aspirera sûrement tous, avec nos Matins clairs, nos Crépuscules et nos Grands prés, L'orpheline et la Veuve, Le train de midi et Les glaces au bord du fleuve, Les appartements Stanford, Julie et l'univers, Les champs blancs, Les grandes personnes, Le bel hiver, Les perles et Les servantes, Le supermarché fantomatique où déjà la société de consommation, décharnée et livide, n'a plus que des os à ronger, sur des tablettes nues.

Le temps ici est plus que réel, décanté de tout ce qui pèse et attache. Le visible et l'invisible sont, sur le même plan, convoqués. Il semble ne pas y avoir de coulisses, avant la scène du tableau. Les paysages et les créatures vivantes surgissent d'eux-mêmes, à la fois denses et fluides. Venant presque toujours de la gauche pour basculer vers la droite, dans le vide. Les personnages sont décousus, les uns des autres. Sans fils qui dépassent et traînent. Il y a un espace infini entre chaque geste, chaque profil.

Deux groupes de Promeneurs se croisent, sans se voir, ni se rencontrer. Comme s'ils étaient transparents l'un à l'autre. Au milieu, un enfant en chandail rouge, égaré, balloté, entre les deux groupes. Au centre de deux courants contraires.

1910 Remembered. Un petit garçon entre son père et sa mère. Le père à droite est déjà à moitié disparu. La mère à gauche se retire aussi, à reculons. Bientôt l'enfant sera seul. Il le faut. C'est la loi de solitude et d'espace appliquée dans toute sa rigueur.

Dans Le long voyage, un autre petit garçon hésite-t-il à entrer dans l'image à droite, il est aussitôt appréhendé, immobilisé. Coupé en deux dans toute sa longueur. Comme un poisson que la cuisinière fend au couteau.

La nécessité sans bavardage. «Nous faisons un art muet», disait Poussin. Tout a été vérifié, pesé, dépouillé, avant de passer la ligne imaginaire et de devenir esprit. Avec tout juste ce qu'il faut d'incarnation et de ressemblance avec la terre originelle pour capter notre reconnaissance et notre attention. La réalité ainsi atteinte dépasse le réalisme. Paysages et personnages, au centre de l'anneau parfaitement rond de leurs solitudes, deviennent la réalité remise au monde. Les créatures de Jean Paul Lemieux, placées dans leurs propres paysages, exercent la vérité, comme une fonction et un art de vivre autonome.

Il nous faut faire le silence en nous. Ce silence profond qui nous permet seul d'entendre le prodigieux silence de l'univers, à la fois austère et splendide, de Lemieux. Plus que le silence, c'est l'invisible qui rôde, qui demande à être capté par nous. Car nous sommes invités à cette contemplation. À cet au-delà. Inutile d'essayer de nous dérober à l'invitation pressante. À la convocation hors du temps. Pourquoi tenter de fuir comme certains personnages des tableaux, tout au bord du cadre? Préférons-nous donc à ce point la vie ordinaire? Elle est là partout, la vie ordinaire, sur la toile. C'est elle et ce n'est plus elle. La transfiguration a eu lieu. Un grand peintre a pris notre pays natal et l'a fait passer au crible de son coeur singulier.

Québec, Île aux Coudres, Montmorency, Charlevoix, Baie Saint-Paul, Plaines d'Abraham, l'Islet, la Gaspésie, les Cantons de l'Est, Blue Bonnets, Lac des Manitous.

Comme l'espace qui s'étend, à l'infini, dans de longs paysages déserts de neige ou d'été et se glisse entre des personnages solitaires, posés à plat sur le ciel ou le mur, le temps perdu hante toute l'oeuvre de Lemieux. Amélie et le temps, Les Parques et tant d'autres toiles où la vie, sous nos yeux, s'achernine doucement vers la mort. Je pense aussi à certains tableaux où le mouvement est inversé. C'est vers l'arrière que nous sommes aspirés par une force irrésistible. Tous nos doubles antérieurs sont là, derrière notre dos, bien étagés, selon l'âge et l'époque, en générations pressées. Les temps passés persistent. Impossible pour nous seuls de rebrousser chemin et de reconnaître les ancêtres, au loin. De remonter le temps avec eux. Jusqu'à sa source perdue, son noeud d'origine, son noyau initial, dans la nuit du monde. Les disparus nous suivent. La crainte d'être changés en statues de sel nous empêche de risquer un regard, par-dessus notre épaule. Tandis que l'oeil du peintre brave l'interdit, voit et nous fait voir, dans un éclair de sa propre lumière ce qui vibre, bat, respire imperceptiblement, dans l'ombre. Ces apparitions se fixent un instant, puis s'estompent, peu à peu, disparaissent, basculent au-delà de l'horizon. Dans la brume du temps.

«Entre les vivants et les morts, comme dit Claudet, le commerce n'a pas cessé.»

L'oeuvre de Jean Paul Lemieux, si particulière et personnelle qu'elle soit, n'en demeure pas moins la meilleure introduction, la plus précise, la plus exacte, la plus rêveuse et la plus poétique à notre pays, immense et désert, habité, de-ci, de-là par des créatures éprouvant la vie et la mort, dans l'étonnement des premiers jours du monde. Le coeur mis à nu, sans faute, dans son évidence irréfutable..»

Anne Hébert


Critiques: 

«L'auteur y a consacré, ce n'est pas rien, huit ans de sa vie. Le profane y voit l'ouvrage d'un fin connaisseur.»

Anne-Marie Voisard, Le Soleil, 1er sept. 1996.


«En mettant en relation des personnages et des décors, des situations, des motifs, des formes, des mouvements, en étudiant le cadrage des personnages, en réfléchissant sur la représentation de l'espace et de la durée, Gaëtan Brulotte parvient à dégager de l'oeuvre de Lemieux les scènes constitutives d'une grande épopée subjective, les scènes d'un récit intime, personnel et familial perdu; il réussit, ce faisant, à nous convaincre de la profonde intériorité de ces tableaux...»

Robert Saletti, Le Devoir, 7 sept. 1996, D-8.


«C'est une étude sérieuse, captivante, sensible et accessible. Pour parfaire vos connaissances et pénétrer d'une manière nouvelle dans le monde de la peinture.»

Serge Bureau, Le Quai des livres, Radio-Canada, 27 sept. 1996.


«Écrit dans un langage clair et accessible, ce livre, fort intéressant, est incontournable pour les amoureux de la peinture.»

S. Desjardins, Le Fleuve, 14 sept. 1996.


«... analyse non conventionnelle (...) dont la critique d'art officielle aurait intérêt à s'inspirer pour assurer l'évolution de sa propre démarche. (...) il renouvelle en effet fort heureusement le genre.»

Raymond Bernatchez, La Presse, 20 oct. 1996, B-6.


«Ce précieux document nous fait justement connaître le peintre grâce à des analyses dignes de spécialistes en la matière.»

François G. Cellier, Le Magazine 7 Jours, Oct. 1996, 103.


«Jamais Lemieux n'aura paru aussi... intéressant».

S. Aquin, Le Journal de Montréal, sept. 1996.


«... ça m'a fasciné ...»

Victor-Lévy Beaulieu,
Sous la couverture, Télévision de la Société Radio-Canada, le 20 oct. 1996.
Rediff. TV5 International, le 26 oct. 1996.


«... un livre surabondant en audaces et vues originales. Il en surprendra plus d'un, avec ses innovations langagières. C'est, en effet, le langage réinventé de la critique d'art. (...) le livre ne décevra pas personne. Car il comble d'importantes carences. Avec ses innovations critiques, il ne surprendra cependant pas les admiratuers d'un écrivain qui a déjà relevé tant de défis, venus de tous les genres qu'il a traités. (...) aussi substantiel qu'innovateur...»

Clément Marchand, Société Royale du Canada, nov. 1996.


«Est-ce parce que je suis un littéraire que cet ouvrage m'a à ce point séduit? Mais il est si fluide, si peu accablant à côté de ceux de ces théoriciens et critiques d'art trop souvent empêtrés dans un illisible jargon! L'Univers de Jean Paul Lemieux ouvre des portes insoupçonnées sur l'oeuvre. C'est là une chose rarissime dans le milieu.»

Frédéric Martin, Lettres québécoises 85, Printemps 1997, 49.


«L'aventure de Brulotte mérite d'être partagée par tout lecteur qui aime Jean Paul Lemieux (...) L'ouvrage a le mérite d'amener la critique d'art vers de nouvelles voies.»

Céline Dudemaine, Etudes francophones, (USA) III.1, 1998, 242.

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