Publié par la Fondation
québécoise pour l'alphabétisation
Nouvelle exclusive offerte à la Fondation québécoise pour
l'alphabétisation
1996
On peut se procurer des exemplaires de ce
document en s'adressant à la
Fondation québécoise pour l'alphabétisaion
1265, rue Berri, suite 740
Montréal (Québec)
H2L 4X4
Tél: (514) 289-1178 ou (514) 289-1832 ou 1 800
361-9142
Description:
Préface
"S'il te plaît,
dessine-moi un mouton"
"S'il te plaît, dessine-moi un mouton. "Nous connaissons tous cette phrase de Saint-Exupéry, nous avons tous apprécié la poésie du petit prince. Mais nous n'avons jamais pensé, alors que nous lisions cette oeuvre, qu'une image a, pour certaines personnes, des résonnances beaucoup moins heureuses. Pour les analphabètes, un dessin est parfois la seule information dans une jungle de signes inintelligibles.
Pour comprendre le drame que vivent les analphabètes, imaginons notre désarroi dans une ville étrangère dont nous ignorons la langue: la moindre démarche est ardue. Mais nous sommes des touristes, nous bénéficions habituellement de l'indulgence de nos hôtes. Nous n'avons pas à ajouter la honte à notre anxiété. Les analphabètes eux, vivent avec la gêne, l'embarras et la répétition du triste mensonge "J'ai oublié mes lunettes ". Ils développent une formidable mémoire, multiplient les repères et les ruses pour affronter le quotidien. Ils pourraient employer ces énergies à acquérir des connaissances si nous les y encouragions.
Il y a des intervenants pour aider les analphabètes, des outils, un matériel didactique et ludique ainsi qu'une ligne téléphonique, mais le meilleur moyen d'enrayer l'analphabétisme est de tendre la main vers ceux qui cachent leur ignorance comme s'il s'agissait d'une tare.
C'est une MALCHANCE.
Notre ouverture d'esprit peut conjurer ce mauvais sort. Appliquons nous à partager notre savoir et notre culture ...
Chrystine Brouillet
auteure québécoise et porte-parole de la Fondation québécoise
pour l'alphabétisation
Nouvelle:
Georges Trépanier quitta le domicile des Langelier en souriant.
On l'avait félicité pour sa méticulosité, son perfectionnisme. Il avait promis qu'il terminerait le travail le lendemain; il ne restait qu'une couche à donner. Il était fier des teintes qui réveillaient les vieilles boiseries, ce vert forêt, ce bourgogne, cet ocre si chaleureux: le salon des Langelier en était transformé! Et ce n'était pas une bonne fée avec sa baguette magique qui en était responsable, mais lui, Georges Trépanier, cinquante-quatre ans, ébéniste, peintre et restaurateur de meubles anciens.
Avant, il disait réparateur, mais le graphiste qui avait réalisé sa carte d'affaires lui avait suggéré d'inscrire *restaurateur+. C'était plus chic. Georges avait accepté et il avait trouvé la carte très réussie. Il était incapable de lire les caractères imprimés, mais ils étaient bien alignés, réguliers et l'encre bleu marine faisait distingué.
Mme Langelier le lui avait dit quand il lui avait remis sa carte en se présentant chez elle. Elle l'avait accueilli avec une gentillesse à laquelle il était peu accoutumé dans les beaux quartiers. Les *golden boys+, les veuves nanties, les héritières désabusées, les hommes du milieu, les femmes d'affaires lui adressaient rarement la parole. Quand il se présentait à leur domicile pour effectuer des travaux, une gouvernante, un décorateur ou une secrétaire l'attendait et lui indiquait ce qu'il avait à faire. Rénover une table, vernir le buffet ou raboter une armoire de coin. On lui répétait souvent que le propriétaire exigeait la perfection. Georges secouait la tête, présentait des photos des pièces qu'il avait retouchées chez monsieur Da Vinci ou chez les Maxwell. Il montrait ensuite sa palette de couleurs, mais laissait toujours le client choisir sans tenter de l'influencer. Il aurait parlé en vain; dans ces milieux huppés, les gens n'écoutent que leurs pairs. Pas leurs employés.
Et surtout pas un analphabète.
Julia Langelier était vraiment différente. Si douce. Trop douce. Elle lui faisait penser à sa chienne Betty qui avait été battue par des voyous et baissait les oreilles dès qu'on élevait la voix. Mme Langelier se déplaçait en silence, comme si elle craignait de provoquer la colère de... de qui?
Des esprits de la maison? Pas de son mari, en tous cas, qui était toujours en voyage à l'étranger. Quant au petit Charles, il ne l'avait pas encore vu; il était toujours parti quand l'enfant rentrait de l'école. Après ses cours, il allait à l'étude ou au gymnase pour s'entraîner. Maria, la bonne, prétendait qu'il deviendrait un champion. Georges avait vu des photos de l'enfant dans le grand salon et il avait remarqué que Julia Langelier les regardait souvent. Si souvent. Et avec tant d'amour!
Georges regagnait sa voiture quand il remarqua qu'on avait abîmé la clôture de chêne qui bordait le terrain des Langelier. Il proposerait de la réparer. Pourquoi ne la peinturerait-il pas du même coup? En s'approchant de la clôture pour évaluer les dégâts, il sentit une présence derrière lui. Il se retourna. Personne. L'impression persistait pourtant. Il se tourna de nouveau et aperçut un homme grimpé sur une échelle appuyée au poteau de téléphone. Un gars de l'Hydro. Il lui fit signe de la main en désignant la clôture, puis il se dirigea vers lui, le héla. L'homme haussa les épaules quand Georges lui demanda s'il avait vu quelqu'un briser la clôture:
- J'ai bien d'autres choses à faire. Pis je ne suis pas un *stool+.
Georges dévisagea l'employé de la compagnie d'électricité: pourquoi était-il si hargneux? Une mauvaise journée, sans doute. Il était trop heureux pour lui en vouloir. Il le remercia poliment. L'homme ne lui répondit même pas. Avant de se détourner, Georges remarqua son tatouage à la main droite. Une croix noire.
Est-ce qu'il appartenait à une secte? Une gang? Il valait mieux s'éloigner sans poser de questions.
Il en parlerait peut-être à Maud Graham.
Elle aussi était contente de son travail; elle l'avait recommandé à son amie Léa et à un médecin, Alain Gagnon. Graham devait être une bonne enquêtrice; elle avait deviné tout de suite qu'il était analphabète. Il avait fait semblant d'oublier ses lunettes afin qu'elle lui dise quelles adresses elle avait écrites sur la feuille de papier, mais elle avait murmuré avec gentillesse qu'il n'y avait pas de honte à être analphabète.
Georges avait pourtant rougi. Mais la curiosité l'avait emporté; comment avait-elle su?
- Vous avez travaillé ce matin avec un pinceau à maquillage pour fignoler le secrétaire. Ça prend des bons yeux! Puis vous m'avez dit plus tard que vous aviez laissé votre devis dans un livre, chez vous, entre la page 23 et la page 24. C'est impossible. Les livres ont toujours des nombres pairs à gauche. J'ai pensé que vous n'en aviez pas ouvert très souvent.
Graham s'était tue, puis avait ajouté que son oncle préféré était analphabète. Elle se demandait si elle n'aurait pas dû faire semblant de croire Georges. Non, il ne semblait pas lui en vouloir. Il était peut-être soulagé de ne plus avoir à lui mentir.
- J'étais l'aîné de la famille, avait-il donné comme explication.
Quand mon père est mort, j'avais dix ans. J'ai dû aller ..
Elle l'avait interrompu; il n'avait pas à justifier sa malchance.
- Il y en a qui pensent que je suis paresseux.
- Ils ne vous ont pas vu travailler! Je n'ai jamais eu de si beaux planchers de toute ma vie. Je me sens coupable de marcher dessus avec mes souliers! Même Léo fait attention.
Elle avait souri au chat qui déambulait dans la pièce en fronçant le nez, désarçonné: la teinture avait chassé toutes ses odeurs. Elle l'avait pris contre son épaule, l'avait caressé derrière les oreilles et Georges s'était demandé comment une belle femme gentille comme elle pouvait être encore célibataire. A moins qu'Alain Gagnon soit son ami?
Évidement, il n'avait pas osé la questionner.
Au restaurant où il soupait tous les jeudis, Georges avait repensé à Julia Langeller en mangeant son club sandwich. Pourquoi était-elle si effacée? Elle avait reçu une telle éducation, elle savait lire et parlait trois langues couramment. Elle jouait du piano et elle écrivait des romans que beaucoup de gens achetaient. Pourtant, elle n'avait pas l'air contente d'être si riche.
Peut-être pourrait-il parler avec elle le lendemain? Georges était conscient qu'il projetait une image rassurante avec ses cheveux blancs bien coupés, son visage rond, ses vieilles lunettes et son perpétuel sourire. Jacqueline, la serveuse du restaurant, lui avait dit qu'il ressemblait à son grand-père. Elle le taquinait parce qu'il prenait toujours la même chose, sans même regarder le menu. Elle n'avait jamais su qu'il avait retenu le prix de quatre items et qu'il s'y tenait pour éviter qu'on découvre son secret.
En sortant du restaurant, il frissonna; il avait été imprudent de sortir sans apporter sa veste de laine. On n'était que le 1 er juin, les soirées étaient encore fraîches. Il prit l'autobus pour rentrer chez lui.
Julia Langelier se tenait près de la clôture quand Georges se présenta à son domicile à huit heures trente précises. Elle le félicita de sa ponctualité:
- Vous avez toutes les qualités! dit-elle sur un ton joyeux.
- Merci, madame.
- Auriez-vous le temps de réparer cette clôture?
- J'allais vous le proposer. On devrait peut-être la repeindre, tant qu'à y être?
- Pourquoi pas? Mon mari revient après-demain de Hong Kong; il serait content de trouver une maison parfaite.
- Il sera surtout content de vous retrouver! Avec Charles, aussi.
Julia Langelier posa sa main sur celle de Georges pour le remercier;un papillon n'aurait pas été plus doux.
- Je vous laisse travailler, j'ai aussi du boulot.
Georges aurait aimé l'interroger sur les histoires qu'elle écrivait, mais il craignait qu'elle lui offre un de ses romans.
Plus tard, alors qu'il appliquait une couche de vernis à la bibliothèque, il crut entendre chanter sa cliente, elle était vraiment heureuse que son époux revienne de voyage. À midi, elle lui proposa de partager son repas en s'excusant de sa frugalité:
- Je ne suis pas très douée en cuisine et Maria a congé aujourd'hui.
On devra se contenter des restes.
Le soleil inondait la cuisine où ils avaient préféré manger et Georges pensait qu'il ne manquait qu'un chat pour parfaire ce moment imprégné de quiétude. La sonnette de la porte d'entrée le fit sursauter. Julia fronça les sourcils:
- Je n'attends personne. J'espère que ce n'est pas Joan Mc Cord; elle est tellement collante!
Elle se leva, traversa la salle à manger. Georges hésita à la suivre. Il ne voulait pas paraître indiscret. Il s'avança pourtant mais resta caché derrière le grand buffet.
Il vit deux hommes de taille moyenne en complet veston. Un brun et un marine. Cravate verte à rayures jaunes, cravate rouge à rayures blanches. Banales. L'homme qui parlait portait des lunettes et une moustache. Il avait l'air grave. Le plus petit ne souriait pas non plus. Il tenait fermement le poignet de Julia. Elle ne protestait pas. Georges avait pourtant du mal à croire qu'ils étaient intimes.
L'homme la laissa afin qu'elle prenne son sac à main. Elle attrapa les clés accrochées au mur et suivit les hommes. Georges entendit un cliquetis quand elle verrouilla la porte derrière eux.
Il se précipita à la fenêtre, la vit s'asseoir dans une voiture. Un des hommes referrna la portière, Georges fronça les sourcils; il l'avait déjà vu. Mais où?
Il regarda la plaque d'immatriculation de la voiture; il pourrait retenir les chiffres, mais il devait copier tout de suite la forme bizarre qui les encadrait. Peut-être que ce serait utile. C'était vraiment surprenant que Julia Langelier soit sortie sans le saluer. Il ne s'en serait pas étonné de sa cliente précédente qui ne le regardait même pas, mais de cette femme avec qui il venait de prendre un café? Qui lui avait même prêté un double des clés de la maison après sa première journée de travail, disant qu'elle sortait souvent et que Maria n'était là que l'après-midi. Avec les références d'une policière, on pouvait lui faire confiance.
Georges nettoya la cuisine puis retourna à son ouvrage. En trempant son pinceau dans le pot de vernis, il ressassait les mêmes questions: qui étaient ces hommes? que voulaient-ils? pourquoi Julia Langelier les avait-elle suivis de son plein gré? On ne l'avait pas menacée physiquement: un des hommes avait les mains croisées derrière le dos tandis qu'elle prenait son sac à main et l'autre les tenait jointes devant lui. Il s'était même tourné les pouces, faussement décontracté. En tout cas, ils n'avaient pas montré l'ombre d'une arme. Alors?
Georges laissa quelques lumières allumées avant de partir. Sur le chemin du retour, il tentait de se persuader qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. De quel droit pouvait-il se mêler des affaires de sa cliente? Qui était-il pour s'interroger sur les allées et venues de Mme Langelier?
Elle lui aurait dit quelque chose si elle avait dû partir pour une raison particulière, ne serait-ce qu'afin qu'il reste à la maison pour accueillir Charles quand il reviendrait de l'école. Elle ne s'était même pas retournée vers la cuisine. Elle était partie comme si elle avait même oublié sa présence.
Elle était comme toutes les autres. Ces personnes qui le méprisaient.
Plus tard, chez lui, Georges mit un temps infini à s'endormir; il ne pouvait pas accepter que Julia Langelier le déçoive autant. Il devait y avoir une explication à son comportement. Il était éveillé à l'aube et décida de se rendre à pied chez sa cliente; une heure de marche lui remettrait les idées en place.
Il y avait deux voitures de police garées en face de la demeure des Langelier. Des hommes en civil ou en uniforme entraient et sortaient de la maison, arpentaient le jardin, téléphonaient de leur voiture. On l'interpella immédiatement. Il déclina son identité, expliqua qu'il avait été engagé par Julia Langelier.
- Qu'est-ce qui se passe?
- On a enlevé le fils Langelier.
- Et Julia?
- Vous la connaissez bien?
Georges devinait un soupçon dans la voix.
- Non, c'est ma cliente.
Devait-il raconter ce qu'il avait vu la veille? Le croirait-on? Ne penserait-on pas qu'il était mêlé au crime?
- Je voudrais parler à Maud Graham.
- Elle n'est pas sur cette affaire.
- Je sais bien. Je l'aurais vue. Je la connais. J'ai fait ses planchers.
Elle pourra dire que je suis honnête.
Le sergent hésita, puis acquiesça et se pencha vers sa voiture pour téléphoner.
- Elle va vous dire deux mots.
Georges s'assit sur le siège avant de la voiture. Son coeur battait trop vite, il avait la tête qui tournait à la même vitesse que les gyrophares qui l'avaient tant ébloui à son arrivée. Il confia sa peur et son secret à Graham.
- Elle s'en vient, dit Georges au policier avant de se relever.
- Restez assis, vous êtes pâle.
Maud Graham lui toucha l'épaule quinze minutes plus tard.
- Racontez-moi tout, bien lentement. On a tout notre temps, mentit-elle.
Elle ne voulait pas l'effrayer, lui dire qu'on craignait pour la vie des deux otages, qu'une rançon d'un million de dollars avait été réclamée à M. Langelier. Qu'elle discutait de la teneur d'une conférence de presse avec son patron quand Georges l'avait appelée. Qu'elle était venue parce qu'elle ne voulait négliger aucun détail. Et parce qu'elle savait que les analphabètes ont un sens de l'observation plus qu'aigu. Elle n'avait pas voulu l'intimider en lui disant comme elle espérait de son témoignage.
À mesure qu'il parlait, elle respirait plus profondément; il avait vu les ravisseurs. Et il lui décrivait parfaitement.
- Je n'ai pas bien pu prendre les numéros de la voiture. A cause de ...
Graham regarda le bout de papier que lui tendait Georges, le rassura:
c'était déjà beaucoup d'avoir noté les chiffres.
- L'auto avait une éraflure à l'aile gauche. Je l'ai remarquée quand le plus grand a referrné la porte. Il me semble que je le connaissais.
- Vraiment?
- Oui.C'est quelqu'un que j'ai vu, mais je ne me souviens pas où. C'est quand il s'est penché que ça m'a frappé. Il a remonté ses lunettes puis...
- Quoi?
- C'est sa main! Sa main gauche avec une tache noire. Le tatouage!
Georges fit une description du faux employé d'Hydro-Québec. De sa marque distinctive. Graham lui proposa de l'accompagner au poste de police où elle lui montrerait les photos de dizaines de criminels; peut-être pourrait-il identifier le suspect tandis qu'on rechercherait la Thunderbird dont il avait parlé?
Pensez-vous que vous allez retrouver Julia? Je veux dire, madame Langelier ...
Maud Graham hocha la tête, confiante.
Oui, Georges. Grâce à vous...
Mais il manque les lettres sur le papier! Je regrette...
C'est déjà beaucoup!
Elle est tellement gentille! dit Georges . Elle doit écrire des belles choses.
il n'ajouta pas qu'il pensait apprendre l'alphabet depuis qu'il la connaissait. Mais il lui ferait peut-être une surprise, un bon jour.