LES FEUX DE YAMACHICHE
Publié aux Éditions VLB, 1997.
Description:

Roman foisonnant, Les Feux de Yamachiche s'inscrit dans la trame de la guerre de résistance à l'invasion anglo-américaine de 1759. Le récit débute à Détroit, au Wisconsin, où un missionnaire reçoit la visite de son supérieur qui lui reproche sa vie dissolue. Il lui confie un enfant dont la mère est morte de désespoir. Il s'agit de son fils qu'il emmènera avec lui à Yamachiche, dans la vallée du Saint-Laurent, pour se rapprocher de l'évêché et de la chrétienté.

Joachim arrive dans ce village envahi par le remords mais aussitôt une épreuve l'attend. Tous les hommes sont partis à la guerre et Joachim est l'unique célibataire de ce village rempli de créatures de beauté

En apparence léger, ce roman dérive tranquillement vers le tragique. D'une part, le passé du personnage est rempli d'expériences douloureuses, d'autre part , la guerre viendra briser toutes les promesses de bonheur formulées la nuit de la Sainte-Anne, fête de la fertilité. La mort et le cheval du diable viennent hanter les survivants de massacres perpétrés par la soldatesque ennemie. Joachim de Margerie s'apercevra qu'il n'est pas le misérable qu'il croyait être, mais un homme choisi par Dieu pour affronter les ténèbres et insuffler la vie dans le ventre d'une femme, Anne de Yamachiche, dite Desaulniers, veuve et seigneuresse, femme au courage indomptable. Ensemble, ils défendent le dernier territoire que cherche à envahir la mort, le monde du rêve qui est en même temps celui de l'espoir.

Extraits :

«La guerre décide du sort des peuples depuis l'aube de leur existence, elle creuse le lit des rivières, elle désigne le maître et l'esclave, elle ouvre et ferme les portes des prisons, elle nourrit le geôlier dans le même temps qu'elle libère le prisonnier. Elle est la mère de deux fils, le vainqueur et le vaincu, qu'elle abreuve du même lait. Pour l'un, elle est joie et bienfait pour l'autre, elle est mort et désespérance.
Elle récompense qui la sert bien, elle punit le faible, elle asservit l'indécis, le timide ou le malchanceux. Le lâche survit, mais le coeur pourri par la trahison, toujours prêt à vendre ses frères.
Aussi, à cette garce, les Français d'Amérique avaient-ils toujours montré le visage de la vaillance. Comme à une déesse antique, ils lui avaient offert leur sang. Depuis six ans, à dix contre un, ils avaient refoulé l'Anglais sur ses terres du littoral. Tout le pourtour du Mississippi, des Grands Lacs et du Saint-Laurent, ils l'avaient gardé dans l'alliance franco-indienne. Le Ouisconsin, le Missouri et la Lousiane se maintenaient en armes, tandis que l'armée envoyée par Louis XV et les milices de la Nouvelle-France, avec leurs alliés indiens, avaient déferlé du Saint-Laurent vers l'Ohio. Et dans une autre direction, ils avaient en leurs meilleures années reconquis les bassins des lacs Champlain et Saint-Sacrement, semant la crainte jusqu'à New York.
Quoique prêtre, Joachim avait payé de sa personne pour de nombreuses batailles. Le tumulte des charges meutrières lui était familier, tout comme l'odeur de la poudre et la puanteur des cadavres. Aussi, à l'heure où le vent virait de bord, où les portes du pays s'enfonçaient sous la charge du lourd bélier de la bête anglaise réveillée dans son orgueil, Joachim se demandait ce qu'il faisait en ces lieux paisibles où le bonheur coulait comme d'une source intarissable.
Dans les ténèbres, il entendait une plainte parfois. Ce n'était point celle de l'amour. Elle semblait venir de la terre. Une nuit, Marie l'Escofiante dormait près de lui, il se réveilla brutalement. Un coup de vent fit s'ouvrir la porte. Un loup noir à tête rouge franchit le seuil et vint planter ses griffes dans les draps du lit. Il repartit quand, ouvrant les yeux, Marie l'Escofiante cria de peur. C'était le jour où Alexis avait vu des rats dans l'église. Un mâle et une femelle qui s'accouplaient près du confessionnal.
À cette époque, un énorme nuage de fumée restait accroché à l'horizon. Québec brûlait. Au sud du fleuve, tous les villages étaient systématiquement ravagés de même façon dans la portion du continent qui allait jusqu'à l'Atlantique. La bête rapprochait sa gueule du coeur du pays. Les hommes partis la combattre, elle voulait les punir dans leur demeure.
Aussi, le lendemain, Joachim comprit que le bonheur n'était qu'éphémère illusion, simple promesse de ce qui devrait être, en un temps où la mort régnait souveraine pour secouer les consciences endormies. Désormais les Français et les Indiens devaient dire:
-- Avant, nous étions heureux.

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Critique de Réginald Martel paru dans le journal La Presse
21 décembre 1997

L'histoire est un art austère, mais le roman ! Si on sait à peu près tout des dernières heures de la Nouvelle-France, on ne peut rien savoir de ce qu'ont vécu alors, dans leur chair et dans leur âme, les innombrables témoins et acteurs anonymes de la fin du Régime français. Cette vérité lacunaire, il suffit de l'inventer, et tel produit relance parfois les historiens sur de nouvelles pistes. René Boulanger s'est exercé à la tâche délicate de fondre les genres. Son roman historique, Les Feux de Yamachiche, sans doute est plus roman qu'histoire, mais on se satisfera de le situer à mi-chemin entre ce qui a pu être et ce qui ne pouvait pas ne pas être.

(...) Joachim, né en France, a vécu parmi les peuples autochtones de ce qui fut un temps l'immense prolongement américain de l'Empire français. Avec eux qu'il avait la mission d'évangéliser, il a guerroyé, plus porté à défendre la liberté des autres que sa propre sécurité. Il a aimé aussi une belle Amérindienne, qui lui a fait un enfant. Son supérieur, en 1759, décide de lui imposer un champ d'action plus restreint et plus conventionnel, la petite paroisse de Yamachiche sur la rive gauche du Saint-Laurent. Le prêtre, qui n'est pas mécréant, s'y amène, prêt à s'amender.

(...) On peut croire, à tort ou à raison, que dans une Nouvelle-France largement dominée par l’Église, le scandale suivait la faute comme la nuit, le jour. L’originalitété des Feux de Yamachiche tient à la rupture de cette relation. Il y a faute, certes, mais il y a surtout, dans une situation de guerre qui envoie les hommes à l’abattoir, le désir des femmes de chercher une rédemption personnelle et collective que l'amour seul peut apporter, parce qu'il donne la vie.

(...) En créant ce personnage, M. Boulanger peut-être a songé à ces Chiniqui ou Riel- et à. leurs épigones contemporains, moins touchants -à qui leur déviance ou leur folie faisait croire qu'ils étaient au plus près des desseins de Dieu.

On trouve habilement amalgamés, dans Les Feux de Yamachiche, les événements liés à la chute de la Nouvelle-France, les tâtonnements d'une société que la guerre épuise, les valeurs religieuses que les circonstances atténuent et enfin, le fantastique des légendes païennes où la sagesse des peuples sait puiser ce qui doit les inquiéter et ce qui peut les rassurer.

 

 
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