ROSE FENIAN
Publié aux Éditions VLB, 1993.
Description:

Inspiré d'une anecdote racontée par Jacques Ferron dans l'un de ses romans, Rose Fenian, c'est l'histoire d'une petite Irlandaise adoptée par un vieux prêtre lors de son arrivée au Bas-Cananda en 1837. Ses parents sont décédés pendant la traversée et le prêtre va la chercher sur Grosse-Ile, station de quarantaine en aval de Québec. Le père Lacoste est convaincu que Rose est la dernière d'une lignée de rois chassés du trône d'Irlande par les Anglais. Rose deviendra souveraine d'un nouveau royaume, l'Irlande française, qui est un pays à reconquérir. Entourée de patriotes, et de fidèles du vieux prêtre, Rose croira à ce royaume jusqu'au jour où...

A 70 ans, Rose vit pauvrement, veuve depuis longtemps. Son seul fils, qui vit comme fermier, décide de tout vendre et de partir pour les Étas-Unis où il compte emmener sa vieille mère. C'est la déchirure entre la mère et le fils car Rose a déjà connu l'exil et ne veut pas le revivre. Mais en même temps, qu'arrivera-t-il du royaume légué. Royaume de misère et de désespoir, dira le fils! Mensonge ou vérité? Les descendants de Rose seront-ils des êtres de liberté ou des esclaves de compagnie? Rose saura bien leur faire comprendre ce qu'ils sont.

Extraits :

«SUR LA ROUTE DE L'EXIL, Gibraltar avançait vers le fleuve au sud. Il descendait les collines, poussé par la charge, retenu par le mors. Michel conduisait debout comme un homme de chantier. Le champ des martyrs était passé, la Chacoura aussi et les montagnes devenaient des souvenirs comme la musique de Rose.
Depuis le départ, Michel entendait le violon de sa mère. Il souffrait comme si le grand hibou de la vallée lui avait griffé la poitrine pour lui arracher le coeur. Mais le hibou était mort. Michel avait vu sa carcasse exposée en trophée près du bac de la rivière du Loup, sur le << steamer >> des Anglais.
Lorsqu'ils furent en vue du fleuve, Michel entendit une corde se casser et le violon se tut. Évariste reprit les rênes que Michel avait laissées, pris d'un étrange vertige.
-- Je vais la faire mourir! dit Michel.
Évariste abaissa le frein, retint le cheval.
-- Retourne, Michel, ça n'est pas pour toi, l'Amérique!
Se combattant lui-même, Michel reprit les rênes et poussa Gibraltar à lui faire dévorer la route.
--Hue, Gibratar! En avant!
Alors parlèrent les voix de l'épée. Brigide avait retiré l'épée de son fourreau. Elle entendit un chuchotement tout d'abord. Trente voix d'hommes qui murmuraient la souffrance du monde. Des voix graves et douces, des voix de chevaliers qui disaient la justice, l'espoir et tout le sens des anciennes batailles.
Ils parlaient gaélique. Brigide comprit comme si elle était un apôtre à la Pentecôte. Ils murmurèrent et puis crièrent. Une voile apparut dans le ciel comme une grande ombre que le vent soufflait vers Michel. Évariste reconnut l'ombre de la mort. L'épée parlait plus fort aux oreilles de Brigide. Elle lui racontait le destin des Fenian.
L'ombre couvrait le ciel comme un grand nuage d'orage. Elle s'abattit sur Michel comme le faucon. Michel hurla, traversé par la mort. Il sentit passer dans son corps un fantôme de glace qui lui brûlait le visage et les yeux. Aveugle, Michel criait de peur et de douleur.
Dans le nuit de la mort, Michel vit un vieux prêtre aux longs cheveux blancs s'approcher de lui pour le protéger. << Père l'Irlande >>, disait une voix dans les ténèbres. Le Père l'Irlande ramena Michel vers le monde des vivants et de la lumière. Quand Michel reprit son souffle, Évariste le fit descendre de la charrette et marcha quelques pas avec lui.
Ta mère est morte, Michel! C'est sûrement pour ta mère tout ça.
Maxime pleurait de peur, et Michel, de tritesse. Il avait senti la mort cruelle et douloureuse. Sa mère avait franchi le seuil de l'autre monde!
L'épée ne parlait plus. Les morts avaient accueilli Rose et le silence redevenait à nouveau leur parole. Brigide avait le teint pâle et les lèvres bleuies. Elle dit à Maxime de sourire. Rose le leur demandait. Ils devenaient l'espoir et la promesse du rêve à accomplir.
Maxime sourit d'un sourire tragique, celui de la beauté de la vie. Brigide l'embrassa et le prit dans ses bras, son frère.
Ainsi devaient s'aimer les enfants de l'Irlande immortelle.

Page 170 et 171

 

 
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