S'il fut d'ores et déjà sain, il est aujourd'hui atteint d'une asphyxie produite par ce qui empoisonne : les discours sur l'identité nationale. Il refuse l'hypnose de la Race pour mieux se buter à l'extrême-centre des obligés. Le rire demeure sa seule défense contre le Monde, médiatique et désarticulé.
Mon bel écrivain vit à vif et persiste à signifier sa présence. Son oeuvre est un jardin qui foisonne de liens entre les idées, les mots et les références de ses semblables altérés, ses aînés.
Cadre noir, l'écrivain chevauche le péril historique et rêve de voyages qui le conduisent vers l'exil intérieur, nouvel oasis de la généalogie. Le réel ne s'y perçoit plus qu'à titre d'envers des fictions auxquelles il participe. Il va là où l'être n'est plus ce qui n'est pas.
À l'aube de l'an deux mille, il est de ceux qui ont survécu en échangeant des unités de mémoire sur la place des nouveaux lieux virtuels : les parkings vides comme écran-synthèse et précieux déserts à fleurir de signes.
Cet ancien écrivain monochrome du Siècle des lumières s'est transformé à travers les révolutions, les guerres et le développement des nouvelles technologies. Disparu, le livre. Envolées, les feuilles manuscrites. Adieu, jolis recueils et délicats florilèges. L'écrivain qui m'habite est sorti de chez lui pour découvrir sa vie. Il compose une oeuvre de néons dans la cité aveugle.
Il a fait de sa voix une plume. Et son chant fonde désormais ce qui était jusqu'alors un poème tu. Triomphe d'Orphée, le Sens se propage à nouveau, enrayant, par son émergence, la programmation des manuels scolaires.
Conquérant de l'irréversible et de l'induplicable, l'écrivain a vaincu en solitaire le pareil du Même. Il aime. Et, à nouveau, l'orchidée fleurit sur une branche de mai.
(p. 7 à 9)
"Riant miracle du Pérou imaginaire
je te cherchais, le coeur en fête
ivresse du bonheur fou, de la force retrouvée
la certitude que seul créer sa vie importe.
A la chute de l'été austral
décembre se colore d'aurores
partout la froidure qui brûle
dans le gypse de mes yeux
foudre des ardeurs vitales
formes liquides de l'Or à découvert.
Au Nouveau Monde
il neige des torrents de braise
soleils de l'hiver qui poudroie
molles glaçures, fondants de lave
chlorophylle givrée colorant le grisou
sous la cendre des terres roussies.
Voilà donc la splendeur
le Nouveau Monde s'étale
continent néologisant une langue vive
- jour de chimère et de pure lumière -
au large des déserts de l'Océan
puissant chaos de l'aube.
L'écume s'irise sur les plans d'eau
immobile dans la danse des marées
j'ai quitté les fers de l'enfance
vogué sous les étoiles en pleine mer.
Rivages des moissons
plénitude des forêts
l'air n'a plus rien de salin.
Le jour se lève sous un ciel d'homme
mon pareil et semblable ami, mon allié
enfin la terre où les herbes s'entrecroisent."
(p. 54-55)
Les trois dessins sont de Michelle Salvail