Tirer la langue à sa mère
Récits
fictions et autres réalités
Publié en 2000 aux éditions Triptyque.
Description :
«Avant d'écrire ces récits qui constituent la trame du recueil, j'ai d'abord dû apprendre à parler une langue maternelle, commune même, qui fut longtemps mon seul patrimoine. Avant de créer, à travers l'imaginaire d'Édith - personnage central de la majorité de ces textes - ma propre grammaire du monde, j'ai fouillé le ventre tout concocté d'avance des premières mères qui me furent données.
Plusieurs récits apparaissent brouillés - plutôt que dépouillés - dans l'espace et le temps. Comme les histoires qui tissent la vie ou les personnages qui la racontent s'enchevêtrent parfois. Certains récits sont nés tout seuls, d'autres par le siège et d'autres encore, avec un cordon ombilical invisible autour du cou : on n'échappe pas aussi facilement à son fil de vie. Quand même, tous ces récits sont nés par voix naturelle et du désir que j'avais, en tant qu'auteure et principalement narratrice, de rompre quelques-uns des liens de connivence et de faux silence qui perduraient entre moi et le monde.
Si la différence de soi demeure difficile à définir, il n'en reste pas moins qu'elle est passionnante à créer.»
Quatrième de couverture
Extrait :
Quand elle était petite, son père lui racontait, amoureux, l'histoire de sa naissance. Il lui disait : «Nous t'avons désirée longemps, tu as mis plus de dix ans avant de naître. Durant cette inépuisable attente, j'ai commencé à t'aimer.» Il lui répétait cette histoire avec ses yeux, ses bras, ses mains. Il caressait comme un miracle le magnifique corps de son enfant. Et ils riaient ensemble; lui, parce qu'il était transporté chaque fois qu'il prononçait son prénom, elle, parce qu'elle était sans cesse ravie de l'entendre détailler leur bonheur.
Plus tard, quand elle eut sept ou huit ans, sa mère leur interdit ces intimités. Il devint myope, puis perdit sa fille de vue. Elle découvrit alors qu'elle aussi avait du regard, des gestes. Elle apprit à conjuguer l'ennui, s'écrire à l'imparfait, sans trop désobéir à sa mère.
* * *
Sur la tere, réfléchit-elle en secret et pour exorciser le miroir dans lequel, à travers sa propre image, sa mère se contemplait et son père disparaissait, il n'y a que des erreurs d'absence.
C'est toujours la même peine d'amour qu'on transporte en soi.
Trop souvent seuls les prénoms changent, qui n'offrent plus un abri suffisant.
* * *
Je me présente, je m'appelle Édith et j'ai déjà dans les yeux tout l'ocre rouge d'écrire. Tout le ciel. Tout l'amour.
(p. 17-18)
Retour à la notice biographique de Hélène Boissé
Oeuvres de Hélène Boissé
Références sur Hélène Boissé