Adultes de Guy Larochelle

Visite de Lise Blouin
au Centre St-Michel de Sherbrooke
mars 2000

Mise en situation

Devant une salle bondée réunissant une trentaine d'adultes, l'auteure nous a présenté le cheminement qui l'a mené àe l'écriture, son travail d'écrivaine et a répondu aux questions de l'auditoire.

Lise Blouin est une jeune retraitée de l'enseignement. Elle a, entre autres, enseigné pendant de longues années à l'éducation des adultes. Au moment où nous la rencontrons, elle a publié quatre romans et quelques nouvelles.

Jeune, elle a été tentée par l'écriture quand elle a appris que Radio-Canada organisait un concours pour jeunes auteurs. Elle a voulu y participer, a écrit des histoires qu'elle n'a finalement pas envoyées.

C'est bien plus tard qu'elle a concrétisé son rêve. Elle a commencé par produire du matériel didactique pour l'éducation des adultes, des guides d'apprentissages individualisés. Mais ce n'est qu'à 35 ans, finalement, qu'elle a réussi à réaliser la rédaction d'un premier roman.


La Gestation

«Écrire un roman, ça demande beaucoup de préparation. Il faut réussir à entrer dans sa bulle pour faire vivre ses personnages, créer un environnement. C'est bon de lire beaucoup, ça permet de quitter le quotidien pour se prêter à la création.

Quand on a trouvé le contexte et défini les personnages, on peut penser à rédiger un premier jet. Celui-ci sera plein de fautes, aura à être retravaillé maintes fois, mais sera le matériel brut qui permettra la mise en forme du texte.»

Selon elle, il est indispensable de se donner un temps d'arrêt pour pouvoir écrire ce premier jet, si cela est possible. Elle a réussi à le faire grâce à des bourses qui lui ont permis de s'arrêter trois, quatre ou six mois pour écrire. Cette quête de bourse n'est, cependant, pas facile.

De plus, il est important d'avoir déjà une bonne idée de ce qu'on veut faire avant de rédiger le premier jet. Quand on ne dispose que de trois mois, ce n'est pas le temps de faire de l'exploration ; celle-ci doit avoir été faite auparavant. Quand on est dans le processus de création, on ne doit pas s'arrêter sur les détails grammaticaux, ni sur les recherches précises d'environnement ou autres ; on rédige, on verra à cela plus tard.

La création se fait donc en plusieurs étapes, la première précède la première rédaction, c'est l'étape de la mise en place de l'environnement, de la définition des personnages. Dans un deuxième temps, on rédige le premier jet. Pour ce faire, il faut se laisser aller, ne pas se donner de contraintes, se faire confiance, laisser nos personnages diriger notre écriture. Si certains détails nous sont inconnus, on y reviendra plus tard. Ce n'est pas le temps de s'attarder sur des imprécisions, on aura d'autres moments pour cela.

Une fois que le premier jet est écrit, il faut laisser dormir le texte, prendre ses distances.

Puis, on revoit notre texte, on fait le découpage - plan - on le transforme, on réorganise l'action. La première correction se fait plus au niveau de l'histoire comme telle; on revoit les lieux, on peut préciser les personnages, on peut changer des éléments de place dans l'histoire, etc.

De nos phrases du premier jet, il ne restera peut-être que peu de choses à la fin, mais cela aura permis de mettre l'histoire sur papier et, ensuite, de travailler avec ce matériel brut, de le polir, de le transformer.

À cette étape du travail, l'auteur peut faire plusieurs choix, changer de narrateur et de point de vue, modifier les temps de verbes, ajouter des adjectifs ou les éliminer, refaire la division des chapitres, modifier le temps du récit, modifier les niveaux de langue utilisés, etc.

Dans une autre étape de correction, on vérifiera le choix des mots, les fautes de syntaxe, les fautes de grammaire, etc.

Puis, Lise confronte son texte à un public de lecteurs cibles. Ces personnes sont choisies par l'auteure pour leur sens critique, leur capacité d'identifier les forces et les faiblesses de l'écrit afin de conseiller l'auteure sur d'éventuelles modifications. Leurs critiques peuvent toucher les niveaux de langue ou des fautes grammaticales, mais on leur demande surtout de se concentrer sur l'histoire, l'intérêt de celle-ci la cohérence de la narration.

Suite à ces lectures, l'auteure écoute les différentes opinions qui sont émises et décide des modifications qu'elle fera à son oeuvre. Une fois cette nouvelle version terminée, elle pensera à trouver un éditeur.


La recherche d'un éditeur

Quand on envoie un manuscrit chez un éditeur, il faut s'attendre à un délai d'au moins 6 mois avant d'obtenir une réponse. Il faudra au moins 2 ans avant que le manuscrit devienne un livre édité...

Dans le cas de Lise, dès son premier ouvrage, elle a ciblé 6 éditeurs chez qui elle aimerait publier, trois grandes maisons et 3 plus petites. Elle a envoyé ses manuscrits et a attendu. Pour son premier roman, Miroir à deux visages, la maison Pierre Tisseyre a communiqué avec elle pour lui offrir d'inscrire son roman au concours menant au prix Esso, prix accordé à des oeuvres manuscrites. Elle a accepté, bien qu'elle savait que cela prolongerait l'attente (le prix ne serait attribué que six mois plus tard). Elle a finalement gagné ce prix qui comportait un contrat de publication. Ce roman a connu un succès important, entre autre lié à la publicité qui accompagnait le prix.

Ce succès lui crée un nouveau problème, désormais, on aura des attentes pour la prochaine publication. Lise a eu de la difficulté à se remettre à la tâche, tant la crainte de ne pas répondre aux attentes était grande. Il lui a fallu attendre que le temps lui permette de se replonger dans le monde imaginaire. Elle a réussi à obtenir une bourse pour créer un deuxième roman D'Élise à la folie. Elle lui a trouvé un éditeur, mais ce roman n'a pas connu le succès du premier. Il faut dire que celui-ci était beaucoup plus noir, un peu moins accessible.

C'est avec le troisième roman qu'elle a connu le plus de difficulté à trouver un éditeur. Après l'avoir soumis à six maisons, aucune n'a accepté de le publier. Lise l'a alors présenté à un autre concours qui demandait des manuscrits (des oeuvres non éditées). L'absente, remporta le concours et reçut le prix Gaston-Gouin, prix comprenant l'édition de l'oeuvre.

Pour son quatrième roman, Lise a obtenu une bourse plus importante, ce qui lui a permis de prendre un congé de six mois. Ces six mois, elle les a passé à Paris et c'est là qu'elle a rédigé son manuscrit. Quand est venu le temps de présenter son travail aux éditeurs, elle a procédé comme elle en avait l'habitude. Ayant déjà gagné deux prix littéraires, ayant déjà publié trois romans, on aurait pu croire que la réaction des éditeurs serait rapide et enthousiasmée. Ça n'a pas été nécessairement le cas. Certains ont carrément refusé le manuscrit, un autre lui a suggéré de contacter d'autres éditeurs, son carnet de publication étant déjà fort garni. Finalement, les éditions Tryptyque, qui avaient aussi édité L'absente, lui ont répondu favorablement.


Questions :

Plusieurs questions ont été posées à Lise concernant l'édition. Par exemple :

Les adultes : Est-ce que c'est payant d'écrire des romans?
L'auteure : Depuis sa publication, il y a un an, on a vendu 400 exemplaires de Masca. Comme l'auteure reçoit 10% du prix de vente, on ne peut pas dire qu'une personne peut vivre de tels revenus d'auteur.


Les adultes : Est-ce que c'est l'auteure qui décide de la page couverture, du titre, etc., ou est-ce que l'éditeur peut imposer ses choix ?
L'auteure : Dans la majorité des cas, l'auteure a peu à dire concernant les pages de présentation de l'oeuvre. D'une part, certaines maisons d'édition ont des maquettes de collection (Le Seuil, par exemple), d'autre part, l'éditeur peut décider du titre, ou d'un sous-titre comme cela a été le cas pour Masca (Édith, Clara et les autres...). Lise nous a expliqué que lors de l'édition de son premier roman, l'éditeur avait refusé que les pages soient illustrées comme elle l'avait prévu. Toutefois, pour l'édition de Masca, c'est elle qui a trouvé l'illustration de la couverture, d'après la peinture qu'une amie avait réalisée sur le thème du carnaval.

Les adultes : Son oeuvre présente souvent l'amitié entre femmes, pourquoi?
L'auteure : Elle nous dit que l'amitié entre femmes est essentielle pour elle, c'est pourquoi cela prend autant de place dans ses écrits.


Les adultes : Pourquoi l'homme apparaît-il comme une ombre, il intervient peu, est souvent un soutien important, mais pas un acteur?
L'auteure : Lise nous dit qu'elle ne veut pas faire apparaître l'homme comme méchant, c'est pourquoi elle le place comme figurant. Toutefois dans Masca, c'est un jeune homme qui prend la place principale, mais le père continue à demeurer le soutien.


Les adultes : Pourquoi la mort d'enfant revient-elle hanter l'équilibre émotif des héroïnes (D'élise à la folie, L'absente, Masca)?
L'auteure : Elle nous dit qu'elle n'avait pas remarqué cela. Dans le cas de Masca, la personne qui lui a inspiré le personnage d'Édith, c'est ce qu'elle venait de vivre et Lise trouvait cela important de conserver cet événement. Mais elle n'avait jamais fait un tel lien entre ses romans.


Les adultes : Comment vit-elle la critique de ses romans?
L'auteure : Lise nous dit qu'il ne faut pas se préoccuper des critiques. Il faut les lire comme des points de vue sur notre oeuvre, s'en servir pour améliorer notre travail d'écriture, mais il ne faut pas se laisser démolir par des critiques négatives.


Finalement, Lise nous a montré l'évolution du texte à partir de huit versions du premier paragraphe de son dernier roman. On a étudié les modifications qui sont survenues au fil des corrections.

Par exemple, la première modification que l'on rencontre concerne l'âge du personnage principal. Dans la première version, il a vingt-huit ans, à la deuxième, il passe à vingt-quatre, puis à vingt-cinq et finalement aura vingt-trois ans dans la version définitive. Lise nous a expliqué que lorsqu'elle a écrit la première version, elle ne connaissait pas encore tout le développement, elle y est donc allée un peu au hasard. Ce n'est que plus tard, en calculant les déplacements du personnage en fonction des autres indicateurs d'âge qu'elle a pu déterminer son âge précis à cette période de sa vie. Une autre modification est apparue dès la deuxième version: le stylo du journaliste se transforme en ordinateur portable.

Dans les versions subséquentes, plusieurs précisions sont apportées. Ainsi, sans amis deviendra sans ami; le mot pulsions sera remplacé par pulsations; dans sa brûlure devient sur sa brûlure. À partir de la cinquième version, d'autres modifications apparaissent comme les temps de verbe qui passent de l'imparfait au présent; plusieurs prépositions changent : tourné sur son passé devient tourné vers son passé; accro de la drogue change pour accro à la drogue, etc.

Ainsi, la première phrase de la version initiale sera beaucoup modifiée à la version finale.

« Comment pouvait-il être devenu à vingt-huit ans cet homme tourné sur son passé, sans amis, misanthrope et silencieux? Anonyme. » (version 1)

« Tout juste vingt-trois ans et la mémoire hypertrophiée. Devenu muet à force d'être tourné vers son passé, à l'affût de la moindre vibration. Seul, sans ami. Anonyme. »(version 8)

Nous avons souligné les éléments qui se sont maintenus entre la version originale et la version publiée, bien que ceux-ci aient changé de place. À travers cette étude, les adultes ont pu voir le travail du texte, l'importance de se relire et d'apprendre à corriger leur texte au-delà de l'aspect grammatical.

Guy La Rochelle, Centre Saint-Michel


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Notice biographique de Lise Blouin

Codification : Claire Fafard
Page mise à jour : le 22 mai 2000
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