L'Héritage de Jeanne

Publié aux Éditions JCL, 2000, 434 pages.
Roman à saveur historique


Description :

À partir de 1936, la grande crise économique occidentale commence à s'éterniser, malgré des signes discrets de reprise du marché de l'emploi. Dans ce climat démoralisant, Simone, fille adolescente de Roméo Tremblay, rêve surtout au jour où la malchance la quittera enfin et qu'elle rencontrera un bon garçon qui songera à l'épouser. Le destin met sur sa route François Bélanger, jeune chômeur patriote, grand amateur de dictons et catholique exemplaire. Cet amour ne plaît guère à Roméo, jugeant que ce garçon abuse de sa fille. Lui-même ne va pas trop bien parce qu'il pense trop à sa sœur Jeanne exilée à Paris, et qu'il sent menacée par les signes d'une future guerre sanglante. Il vit une grave crise, en même temps que Simone, porteuse d'un secret qui déchire sa vie. Mais la reprise économique fait gagner confiance à tout le monde. Roméo et Simone vaincront les obstacles de leurs vies afin de trouver le bonheur.
Revenu de France avec sa sœur Jeanne, Roméo voit l'Europe éclater sous la douleur d'une guerre terrifiante. Renée, sa dynamique fille, surnommée «Caractère», prend position tout de suite en défaveur de ce conflit et prêche contre l'enrôlement des jeunes canadiens-français. Avec douze de ses amies, elle ne vit que pour le cinéma américain, le jazz des big bands et le désir d'empêcher les garçons de se joindre à l'armée. Mais la guerre rattrape vite les amies de Renée. Le conflit, si lointain, fait battre le cœur du quotidien de la population et peut même devenir très lucratif pour certaines. À mesure que ces jeunes filles perdent leur grands idéaux de jeunesse, Renée se concentre à gagner une autre guerre: redonner vie à sa pauvre tante Jeanne malade, là où son père Roméo montre avant tout beaucoup de maladresse et d'incompréhension. Acquérant de la sagesse grâce à ce combat, Renée sortira grandie d'un triple malheur qui anéantira Roméo: les décès presque successifs de son fils Gaston, de son père Joseph et de sa chère sœur Jeanne.

«L'héritage de Jeanne», au cœur d'une période historique perturbée, trace des portraits très réalistes du quotidien des gens d'une petite ville du Québec. Les récits, souvent humoristiques, sont rythmés au son du jazz américain, du cinéma hollywoodien, des habitudes féminines de l'époque, de la politique de Maurice Duplessis et de MacKenzie King, et présente des tableaux d'événements devenus légendaires, comme les courses aux mariages, en vue d'éviter aux jeunes hommes d'être appelés par l'armée canadienne. Les lectrices et lecteurs y retrouveront les lieux des tomes précédents, tel le restaurant le Petit Train, tout comme ils referont connaissance avec leurs personnages favoris comme Joseph et Jeanne Tremblay. Le roman présente aussi le personnage qui sera en vedette dans le tome IV: Carole Tremblay.



PREMIER EXTRAIT :

En route vers la Wabasso, Simone a de la difficulté à croire qu'elle s'en va rejoindre la misérable faune des travailleuses du textile. Elle croise d'autres cyclistes qui chialent déjà contre les prochaines heures. Elles disent qu'avec une telle canicule, l'humidité sera intolérable à l'intérieur. Simone gare sa bicyclette près des autres. Des filles la regardent aussitôt avec étonnement. Elles se demandent ce que la serveuse du Petit Train s'en va faire à la Wabasso. Dès son entrée, Simone sent tout de suite l'air étouffant de ce lieu sinistre à la lumière artificielle étrange et qui lui fait mal aux yeux. Elle se présente à son contremaître, pour qu'il lui explique sa tâche. L'homme à la voix puissante, sans doute amplifiée par tant d'années à vivre dans le voisinage de ces machines, lui fait signe de le suivre. Il tend la main vers une machine à filer, lui indique très brièvement ce qu'elle doit faire et s'en va sans saluer.
Simone regarde cette monstrueuse reproduction des métiers à tisser des arrière grands-mères canadiennes-françaises. Une voisine lui répète doucement la façon de procéder, puis se croise les bras en attendant le sifflet de huit heures. Après soixante minutes à répéter le même geste, Simone est prise d'une démangeaison, qu'elle chasse par un coup de tête. Après deux heures, ses pieds semblent enfler. À l'heure suivante, elle a le goût de pleurer et de se sauver à toutes jambes vers son tablier de cuisinière. Mais, par la suite, Simone ne pense plus, devenue une automate industrielle, comme ses consœurs. Pendant la pause du dîner, elle se sent dégonfler, renverse la tête en soupirant douloureusement. Ce geste provoque une moquerie de la part de deux femmes qui partagent leur maigre repas. «Tu ne sais pas travailler, la jeune? T'es pas habituée à l'ouvrage dur? T'inquiètes pas, après cinq ans, ça se fait sans réfléchir.» Simone pense surtout qu'elle sent mauvais, que sa respiration la rend sale et honteuse. À la fin de cette journée interminable, Simone se traîne les pieds jusqu'à sa bicyclette. Elle ne comprend pas comment les autres filles peuvent rire et s'amuser en évoquant la soirée de plaisir qu'elles se promettent. Elles se dirigent vers leurs quartiers ouvriers, vers ces maisons impersonnelles où le soleil n'entre jamais. Si elles voyaient Simone pédaler vers le premier coteau et cette grosse habitation bourgeoise, avec ses deux chênes dans une cour verte et fleurie, ces filles prendraient sûrement Simone en chasse, disant qu'elle vole l'emploi de l'une des leurs. (Pages 56 et 57)

NOTE DE L'AUTEUR SUR CE PASSAGE : Sous la fausse promesse de son amoureux François d'économiser dans le but d'un mariage, Simone Tremblay laisse son emploi confortable au restaurant familial le Petit Train pour aller gagner un meilleur salaire à l'usine de textiles Wabasso. La voilà à sa première journée d'ouvrage, rencontrant les difficiles conditions de travail des filles et femmes employées alors dans ces usines. La différence entre son origine petite bourgeoise et celle de la classe ouvrière paraît dans les attitudes de chacune. Amoureuse folle, Simone ne se rendra même pas compte que François était surtout intéressé à la détrousser de ses paies, lorsqu'il lui avait ordonné d'aller se faire engager à la Wabasso.



DEUXIÈME EXTRAIT :

Dans mon quartier, un petit garçon passe à la porte de chaque maison pour ramasser les vieux chiffons et le métal que nos mères mettent de côté pour l'effort de guerre. Elles lui donnent un sou ou deux et cet enfant, au bout de la rue, s'est enrichi de cinquante sous. Il va porter son trésor au terrain de l'Expo, salué par des soldats amusés. Ce garçonnet s'en fiche des morts canadiens qui pourrissent sur les champs de bataille européens. S'il n'y avait pas de guerre, il n'aurait pas cet argent. La guerre se vend aussi en livres, en films, en disques, en affiches, en calendriers du pain Weston, en bande dessinées ou en je ne sais plus trop quoi! Et ceux qui ont la conscience trop pure pour accepter le marché noir font du trafic de coupons de rationnement tout en restant blanchis: c'est émis par le gouvernement, donc, c'est légal. Les enfants jouent à la guerre dans les parcs et sont prêts à en déclencher une vraie quand, pour une quatrième fois de suite, le hasard les désigne pour être Hitler. Pendant ce temps, les petites filles persistent à prouver la supériorité de leur intelligence en continuant à s'amuser avec leurs poupées.
Ce qui m'énerve par-dessus tout dans notre quotidien guerrier, c'est la peur que les autorités veulent installer en nous. Comme si nous n'avions pas assez des sifflets de nos usines, voilà que des sirènes militaires, installées aux quatre coins de la ville, font entendre leur beuglement sournois, et tous les gens, à ce signal, doivent s'abriter, rentrer à la maison. Ce ne sont que des exercices, mais bien des citoyens croient que «cette fois, c'est pour vrai!» À l'aide! Voilà les nazis qui viennent magasiner dans la rue des Forges! Moi, quand cette calamité se met à hurler et que je marche sur un trottoir, je m'immobilise et regarde les petites souris qui courent vers leurs trous. Une fois, un homme était persuadé que l'aviation allemande zigzaguait dans notre ciel. Il m'avait pris violemment le bras, désireux de me sauver la vie. Je m'étais agrippée à un poteau téléphonique en l'assurant que je n'avais pas peur, que j'étais en état de grâce et qu'il me ferait plaisir de mourir pour la patrie.
Les affiches dans les vitrines et la publicité dans les journaux utilisent beaucoup l'argument de la peur, particulièrement celles qui visent à nous faire dépenser nos économies pour des bons de la Victoire. «Privez-vous de nourriture et de vêtements pour mieux nous donner votre argent: on en a besoin pour construire des bombes!» Tu parles que si Joseph Gagne-Petit ne donne pas deux dollars au gouvernement, ils vont être obligés de cesser de construire leurs machines infernales! Dans la publicité, tout le monde est en guerre: le café Sanka et son «p'tit comic» pas drôle du tout; des soldats souriants, le verre de Coke à la main; les bons conseils de la bière Black Horse. La pire a été inventée par une compagnie de produits cosmétiques et s'adresse aux femmes qui travaillent en usine de guerre: «Je suis la mécanicienne aux douces mains blanches!» de clamer une idiote, un outil à la main. J'aurai tout vu! (Pages 380 et 381)
(pages 433 et 434)

NOTE DE L'AUTEUR SUR CE PASSAGE :Renée Tremblay se montre ici sarcastique envers les habitudes engendrées par la propagande de guerre, ainsi que par les modes qui se sont infiltrées dans le quotidien des gens grâce à la publicité. Les exemples de publicités cités ont réellement existé.



CRITIQUES :

«L'homme et sa méthode ! Il est plutôt du style « moine bénédictin » : minitiueux et inlassable. Son oeuvre est pleine de détails de la réalité du dernier siècle. L'oeuvre de Mario Bergeron est dense.»

Christian Rochefort, journal Trois-Rivières Métro

«Les lecteurs retrouvent ici le style populaire de Mario Bergeron. La grande suite historique qu'il est en train de nous offrir se déploie de plus en plus, nous présentant de façon plus approfondie certains des sympathiques personnages. Et le style se raffine (...) Et parce que ça se passe chez nous, et parce que ça met en scène des personnages qui auraient pu être votre cousin, votre oncle ou votre belle-soeur, ça procure un petit bonheur littéraire, une certaine fierté. On a ça si peu souvent, en littérature.»

Martin Francoeur, journal Le Nouvelliste, 3 juin 2000

«Simone et Renée nous racontent chacune à leur tour et à leur façon, les joies et les drames de cette touchante histoire familiale. Ce roman prend parfois l'allure d'un téléroman québécois d'une époque révolue.»

Josée Corriveau, magazine littéraire Livre plus, 8 août 2000

«Outre l'opposition idéologique entre la survie de la race canadienne-française et l'américanité (...) ce roman urbain insiste sur le mémoire. L'Héritage de Jeanne se présente comme un voyage dans un passé individuel et collectif.»

Geneviève Morin, Revue Québec français, numéro d'hiver 2001

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