Les jumeaux Turmel,
C'était un beau chaland gris

Roman, 2002
Les Éditions Arion.

Description :

C'était un beau chaland gris. La dernière phrase d'un conte de Félix Leclerc, Le traversier (1er du recueil Adagio). Seulement un prétexte pour annoncer que Félix sera mêlé à l'affaire.

La première partie du roman présente un Clovis qui échoue presque partout. Il laisse l'école prématurément. Il fuit à Montréal. Il se rend compte de sa bêtise. Il frappe à la porte d'une communauté de religieux pour devenir frère convers. On lui conseille plutôt d'essayer les Forces armées canadiennes. Il croit bientôt que c'est son avenir. Mais non.

Enfin, voici un emploi taillé sur mesure, pourrait-on penser.

Dès le début de la seconde partie du roman, on ne tarde pas à en douter. C'est que Clovis marche encore à côté de sa voie. Mais des rames lancées dans le courant tout le long de la première partie lui serviront de bouées. Clovis y trouvera son compte. D'une étonnante façon.

Ainsi s'achève le premier tome de l'aventure des Jumeaux Turmel.

Une histoire très originale!

Extrait 1 :

2- Clovis


(...)
Un oncle maternel, frère des écoles chrétiennes, lui a déjà fait miroiter l'idéal de la vie religieuse. Que le jeu en vaudrait la chandelle. Un beau dimanche après-midi, risquant le tout pour le tout, Clovis s'est dirigé à Laval-des-Rapides. Il s'est engagé dans la longue allée bordée de chênes rouges d'Amérique qui conduit à l'imposant édifice en pierre du Mont De Lasalle. D'abord impressionné, il hésite à continuer sa quête.
Émergeant d'une couronne d'arbustes et de vivaces variées, le saint Fondateur de la communauté entouré d'enfants est figé dans une ronde-bosse en bronze. Clovis se souvient de cette statue. Une image que son oncle lui a donnée l'année d'avant. Tout à coup invité à une attitude de recueillement, il s'aperçoit qu'il a gravi inconsciemment la dizaine de marches de granit.
Tout en se préparant à se jeter à l'eau, il s'entraîne à formuler sa demande. Il se reprend plusieurs fois. ça y est. Il est prêt. Du moins il le croit. Il atteint le heurtoir et le soulève. Mais il hésite à le relâcher sur la plaque de métal. Sa nervosité supplée. Aussitôt, une voix d'outre-tombe filtre jusqu=à lui:
-Poussez le bouton.
Il le pousse sans conviction. Un portail s'ouvre sur un vieux parloir Louis XVI aux pâles boiseries. Une foule de plantes y exhalent une extraordinaire gamme de fragrances, et n'invitent qu'au silence. Néanmoins, des pas traînassent sur le terrazo:
-Qui voulez-vous voir, jeune homme? s'informe la voix gutturale. Une voix privée de chaleur.
Le courage de Clovis faiblit et le laisse à bout de forces, désemparé.
-Sais pas, monsieur l'abbé, répond-il timidement, pendant qu'il se bat avec la courroie de son sac qui glisse de son épaule.
-Vous êtes venu ici pour quelque chose? Voir quelqu'un? L'aumônier? Le frère économe ? Soyez bien à l'aise.
La voix a dû se faire un peu plus feutrée, moins distante.
-Oui. Le frère qui court les p'tits gars pour les emmener icite.
La langue de Clovis se délie en même temps qu'il sent de la chaleur chez l'autre, et que la courroie de son sac soumise à ses volontés se place en équilibre.
-Oh! Vous voulez parler du frère recruteur. Le frère recruteur court pas après les p'tits gars, comme vous dites un peu maladroitement... Je comprends quand même votre idée. Il leur présente la vie du religieux et, si ça les intéresse, il les invite à venir tenter l'expérience. Une seconde, je l'appelle. En passant, je suis pas un abbé. Frère Nicéphore. Au revoir.

La momie se retire du même pas nonchalant.
Dix minutes s'écoulent. Dix longues minutes. Enfin! Des pas martèlent le silence du couloir. Un demi-sourire affable en surgit, les cheveux en désordre, essoufflé.
-Frère Paulin, se présente-t-il en tendant une main résolument invitante. Excusez ma désinvolture: j'arrive d'arbitrer un match de football. À qui ai-je l'honneur?
-Clovis Turmel, monsieur l'abbé.
-Et que peut-on faire pour ce bon Clovis?
-Écoutez. C'est gênant...
-Gênant? Comment gênant?
-J'ai lâché l'école..
-Ouf! Tu m'as fait peur. Je croyais que t'avais la syphilis ou une de ces maladies.... Tu as lâché l'école? C'est ça, ta gêne?
-Vous trouvez pas que c'est assez?
-Mon brave Clovis, tu vas m'arrêter ça. Vous êtes des milliers, rien qu'à Montréal. Allez-vous tous vous jeter en bas du pont Jacques-Cartier demain matin? Non, mon Clovis, y a autre chose, dis...
-Ben, à cause de ça, vous comprenez, toutes les portes se ferment devant moé. J'ai pas d'avenir, si vous voulez savoir... Alors j'ai pensé...
-Tu as pensé à quoi? Parle, je t'écoute. J'ai tout mon temps.
-J'ai pensé d'entrer dans votre club. Ah! pas pour faire l'école... Non, comme le frère André. Il était pas ben instruit le frère André, qu'on m'a dit. Pour moé, c'est la seule solution, i'm'semble.
-Le frère André était un frère convers, c'est-à-dire un frère employé à des services domestiques dans sa communauté. Un frère de la congrégation de Sainte-Croix. Tu voudrais devenir frère convers? Qui est-ce qui t'a mis cette idée en tête, mon bon garçon?
-Personne. J'ai pensé que pour faire la job de laver pis de raccommoder le linge des abbés, ou ben d'entretenir la sacristie... ou ben de faire la popote de toute la gang... ou ben encore d'être portier, concierge... ça demandait pas beaucoup d'études.
-C'est un point de vue... discutable...
-Parlez-en aux patrons, supplie maintenant Clovis qui redoute un peu cette démarche.
-Avant de leur en parler, je te poserai encore une question. As-tu mis une croix sur l'amour d'une femme? Tu pourrais vivre toute ta vie sans aimer une femme? Tu sais ce que je veux dire?
-Jamais de la vie, monsieur l'abbé! bondit Clovis qui entend bien que l'autre le saisisse correctement. Comment voulez-vous vivre sans femme? Im-pen-sa-ble.

Pendant qu'il détache les syllabes du dernier mot, il fait mine de se retirer. Ses yeux pétillent comme des paillettes d'argent. Le religieux pause un instant, occupé à trouver un rechange. Il a trouvé.
-Alors, je crois sérieusement que tu devrais regarder ailleurs. Tu en feras ce que tu voudras, mais si j'étais à ta place, j'irais frapper à la porte des Forces armées canadiennes. En passant, je suis pas un abbé. Frère Paulin. Et on dit: une communauté ou une congrégation, pas un club. Un supérieur, pas un patron. Une maisonnée, pas une gang, lui enseigne-t-il aimablement en tapotant son épaule.
Clovis a accueilli le dernier conseil comme une provocation. Son réflexe a été: Jamais de la vie ! comme il avait riposté à son père il n'y a pas si longtemps. Mais il s'est tu. Aujourd'hui, après avoir tout tenté, lui est-il encore loisible de choisir? Il sait bien que non.
-Je vas suivre votre conseil, monsieur l'abbé. Excusez...comment donc ? Ah oui, frère Paulin
-Oui, c'est ça, bonne chance, mon ami.

 


Extrait 2 :

6- Clovis


(...)
-Hier, j'ai rencontré un gars qui m'a donné des ailes. Tu aurais dû l'entendre. De la dynamite, c'te gars-là.
-Tes ailes. Des bombardiers? On peut les voir?
Clovis est lancé.
-Écoute. Tu poseras les questions après. Si t'en as. Entré à l'auberge la tête basse, l'air renfrogné, l'air que j'avais quand j'sus parti. Tu sais ce que je veux dire. Un peu mieux parce qu'il y avait trois heures entre les deux. En tout cas, rien de rigolo. Une serveuse au comptoir, un pétard, je sais pas c'qui m'a r'tenu, pis, attablé au centre de la salle, un gars trapu à favoris rouges, les yeux gros comme des balles de golf, dans la vingtaine, l'air gaillard. On aurait dit qu'il se confiait à son verre. Rien de délirant, si tu veux mon avis. Il riait parfois des contreparties qu'il imaginait en recevoir. Moé, je me suis assis au comptoir. Tout à coup, la serveuse se dresse, pareille à une couleuvre touchée. Elle lisse son tablier avec insistance, s'approche du gars, j'imagine pour remplir son verre. Puis, ils entament des propos, un mot par-ci, un mot par-là. Tout à coup, il dit à haute voix en se tournant vers le seul autre client, qui est moé : « Tu devrais voir ».
-C'est bien la façon du monde de la campagne de prendre les étranges pour des connaissances de toujours, remarque Clotilde, grognonne.
-Laisse faire les commentaires, impose Clovis désireux de continuer le récit de son aventure.
-Je sursaute, me demandant s'il me parle pour le vrai. Ben oui. Je l'ai vu à ses yeux. Il répète : « Tu devrais voir ça. » Voir quoi? que je lui dis, empruntant son sans-gêne. « Les monstres que je conduis là-bas. Des trucks de 50 tonnes, 7 vitesses automatiques. Qui coûtent un demi-million. Des monstres que je te dis. » J'ai pas encore dit un mot. J'ai seulement exprimé mon étonnement dans mon regard, qui le suit pas à peu près. Il devance ma question : « Sais-tu au moins où je travaille? » Avec les descriptions qu'il vient de me faire, j'aurais eu l'air fou de suggérer des chantiers de par che-nous. À tout hasard, je réponds : à la Lake Asbestos? Mon gars me regarde comme s'il s'apprêtait à me révéler le nom de sa nouvelle nana. « Je t'ai dit 50 tonnes, pas 10, pas 20, 50 tonnes. Même que mon chum, lui, y conduit un 250 tonnes. Oublie les mines de Thetford. »
-Vous êtes-vous au moins présentés l'un l'autre?
-Non.
-Peut-être un beau vantard, qui a tout vu, goûté à tout, a couché avec toutes les filles de son village...
-En tout cas, la serveuse a toujours un mot à ajouter, comme pour lui donner raison: c'est ce que mon chum m'a conté. Quelque chose de semblable.
Puis, pour faire durer le suspens :
- C'est pas à porte où je veux aller travailler..
-Dans l'Ouest avec les cow-boys? suggère Clotilde pour montrer son intérêt à la leçon.
-J'y ai pensé, c'était presque décidé, mais j'ai reviré de bord. Pas mal mieux, tu sais. Après tout ce qu=on m'a conté.
Clovis, rêveur, prend plaisir à faire étriver sa femme.
-Tu me diras pas qu=on t'a engagé sur le Saint-Maurice pour la drave? Peux pas croire. Tu peux faire mieux que ça, m'semble.
-Remarque ben que j'ai pas encore mis une croix dessus, on sait jamais. Un gros, gros contrat. C'est pas mon contrat à moi, mais je travaillerais pour des gros patrons. Si tu lis les journaux, tu dois ben, un peu comme moi,Au royaume du biggest, du largest, du most, du best. Ma noire.
-Au Texas alors? Dans les puits de pétrole? Mais c'est au bout du monde.
-Tu brûles, ou tu gèles, ça dépend, mais j'ai l'impression que tu y arriveras jamais.
-J'ai pas encore donné ma langue au chat.
-Un dernier indice. Astronomique. Tu connais?
-Astronomique ? Monsieur a été choisi par la NASA. Petit cachottier, va. Eh bien ! Bravo. Quand le décollage ?
-Non. Quand même des superlatifs à la tonne.
-Astronomique. Superlatif. Mais encore ? Colossal ?
-Tout est démesuré : la distance, la taille, la puissance, l'énergie, les emplois, les machines, les coûts, les emprunts.
-Alouette ?
-Non. Pas encore. Les enjeux, les conflits, les négociations, les procès.
-Ma foi. Tu devais être bon à l'école.
-Ris pas. Tu sais que j=étais une pioche. Voyons. Les procès ; oui, les procès, les rumeurs, les mythes, les routes, la nourriture.
-Tu me fais marcher, mon sacripant. Comme si j'avais le cœur à rire. Le temps de m'amuser à tes sornettes.
-Des sornettes ? Tiens, en voilà une que j'ai copiée sur ce bout de papier.
Clovis se lève pour mieux extraire de la poche arrière de son jeans une feuille lignée pliée et repliée. Il la défroisse cérémonieusement, puis la déploie devant Clotilde qui s=offre à la lire en empruntant un ton théâtral :
-« La baie James. La démesure apprivoisée, la puissance harnachée, l,énergie partagée par le génie d'un peuple. »

Clovis juge le moment favorable :
-Je monte à la baie James !
Il s'arrête net. Cherche en vain une approbation dans le regard de Clotilde.
Enfin :
-Une fois l'enseigne démontée ? ironise-t-elle devant la perspective d'un autre fiasco.
Il la trouve trop amère à son goût.

Notice biographique de Denys Bergeron
Oeuvres de Denys Bergeron
Références sur Denys Bergeron