Recueil de contes, 1999
Les Éditions Félix,
Collection Cheveux d'anges
Illustrations : Janick Fortier
Des contes de Noël?
Un livre pour enfants, alors?
Ces contes traditionnels du vingtième siècle sont créés pour deux catégories de lecteurs :
les enfants et ceux qui n'en sont plus...
La fête de Noël!
Qu'elle tardait à arriver
pour ma tête frisée d'un noir de jais!
La fête de Noël!
Qu'elle arrive vite
pour mon front argenté par la cinquantaine déclinante!
Célébrée pour la première fois au deuxième siècle,
elle est toujours nouvelle.
Les poètes l'ont chantée.
Les historiens en ont raconté l'évolution.
De son côté, le peuple en a consacré les traditions
dans ses contes et ses légendes.
Petit à petit s'est figée une symbolique jamais démodée.
Pour écrire
LES CONTES DE MARIE-CLARISSE
j'ai rebroussé un long chemin. J'ai neuf ans. Et, comme les autres écoliers,
je ressens la fébrilité qui nous électrise, lorsque Mademoiselle chausse ses besicles,
soupire de bonheur, baisse les paupières, avec le sourire plein de sous-entendus
que je n'ai retrouvé depuis que sur les lèvres de la Joconde.
Elle a ouvert le livre aux feuilles blêmes et boursouflées,
juste à la bonne page. Et achevant la mise en scène, elle le fait craquer comme un soulier.
"Il était une fois..."
En hommage à Marie-Claire Mercier
La première tournée de Nez-Rouge
Aucun livre ne contient le conte suivant. C'est de la pure tradition orale véhiculée depuis le siècle dernier. Une sorte de légende germée dans la sympathique région Chaudière-Appalaches. Difficile d'en préciser l'année. Mais une chose est certaine: il n'y avait dans ce temps-là qu'UN Père Noël que personne ne voyait vraiment, UN seul pour distribuer des cadeaux dans toutes les maisons en une seule nuit - mystère jamais éclairci. Il descendait dans la cheminée ou passait par Dieu seul sait où.. Il traversait les campagnes, les villages, les villes au bruit des grelots...
Pages 11 à 13
Ce jour-là, on devait être soit le 22, soit le 23 décembre. Tout de suite après le souper, selon son habitude, Étienne se rendit à l'enclos. Les animaux l'avaient aperçu; et dans un mouvement d'ensemble, le regardaient, reconnaissant en lui leur maître.Puis, ils se mirent en frais de l'accueillir à leur façon de cervidés: qui en lui caressant la main, qui en lui frôlant la hanche, qui en lui léchant les bottes, qui en lui barrant la route... pour s'amuser.
L'été d'avant, le Belge avait ajouté à son cheptel un troupeau fringant de rennes arrivés de la Scandinavie. Il l'avait cantonné tout près des bâtiments principaux de sa ferme. Ainsi exposée dans un pacage qui longeait le 5e rang d'Inverness, l'attraction ne manquait pas d'attirer les curieux. Étienne, quoique fier de son acquisition, s'inquiétait un peu: il ne pouvait pas surveiller à cœur de jour et de nuit. S'il se présentait un escroc? Qui amadouerait les bêtes et les attirerait à lui? On sait ce que c'est un escroc. Étienne le savait aussi.
Accroché à la grange, un abri, constitué de planches temporairement rassemblées et recouvertes de chaume, était soutenu par deux poteaux de cèdre pas encore écorcés. Un abri pour protéger les pauvres bêtes des trop fortes intempéries. Justement, ce soir-là, après avoir bourré les mangeoires de bon foin et d'appétissante luzerne, bondé les abreuvoirs d'une belle eau claire, Étienne s'amusa à promener sur elles le fanal qui éclairait ses gestes. Il comptait :
«... vingt-trois, vingt-quatre... vingt-... Mais, saperlipopette, y en manquerait-y un? Attendons à demain, à la clarté du jour.» Et il se souvint : Marie-Madeleine ne rigolait donc pas lorsqu'elle prétendait avoir vu pendant le déjeuner un personnage corpulent tout de rouge vêtu, jamais encore croisé dans les parages. Qui s'était attardé, qui avait même enjambé la clôture... Après? Eh bien! ses trois diablotins d'enfants réclamaient à hauts cris leur assiettée de gruau... Maintenant Étienne se reprochait de ne pas avoir tiqué davantage au récit tronqué de sa femme.On aura compris que le Père Noël avait kidnappé un renne. Sans doute le plus doué, le plus svelte, le plus alerte, le plus… Mais pas le plus docile! Et l'avait emmené chez lui à la Chaumière-des-Grands-Vents, dans le tréfonds du Pôle Nord. Pour se faire aider dans sa fameuse tournée devenue éreintante depuis qu'il prenait de l'âge.
Le traîneau débordait de paquets, petits, gros, robustes, fragiles, rouges, verts, roses, bleus...
Rudolph - c'est le premier nom qui vint à l'esprit du Père Noël quand il pensa à baptiser son ami-était harnaché. Les grelots sonnaillaient à la seule vibration commandée par la respiration du quadrupède.
«Allez, hop! Hop là! Hé, Rudolph!» Et c'est parti ! Ventre à terre, ou presque. La galopade mène le chariot dans le beau pays des Appalaches. En un temps record. Brave petit renne!
Mais, sans qu'il ait lui-même senti l'opération, le renne venait d'être investi d'une vertu spéciale, inexplicable, de quelque force qui allait le convertir, le hisser dans la chic hiérarchie des mammifères et le sacrer animal de légende. Le Père Noël, lui non plus, ne se rendait compte de rien. Sauf qu'il commença à s'inquiéter, à se gratter le crâne, lorsqu'il s'aperçut que son renne s'entêtait à ne pas suivre les pulsions des guides. Et ainsi, à force de refuser de tourner à hue et à dia, la carriole aboutit au village d'Inverness devant l'église, illuminée et recueillie, juste avant la messe de minuit. Le renne s'arrêta net. «Allez hop! Hé, Rudolph!» Mais Rudolph ne bougeait plus. Santa Claus, qui n'était pas tout à fait dépourvu de sens chrétien et qui savait que sa tournée coïncidait avec la fête de Noël, interpréta brillamment la conduite de son ami Rudolph. Il devina le reste : le premier cadeau devait aller à l'Enfant de la crèche!
Alors grand branle-bas de boîtes, vive torture des méninges. Tiens! Tiens! Il pense avoir trouvé : la mignonne petite douillette qu'il avait réservée à l'enfant le plus «gâté» du village.
«Eh bien! tant pis. Ah! tant mieux! C'est l'Enfant Jésus qui l'aura!»Pourtant quelle ne fut pas sa surprise, à la sortie de l'église, de discerner dans la foule naissante des charrois et des paroissiens un faisceau lumineux planté à la place du museau de Rudolph. À n'en pas douter, l'Enfant Dieu avait apprécié le geste du Père Noël et avait choisi d'en apposer le sceau sur celui qui, désormais, ferait partie de la symbolique du temps des Fêtes.
Quant à Étienne, il a vite pardonné au Père Noël le rapt de son renne. Ses vingt-quatre autres lui feront oublier celui qui serait hébergé maintenant à la Chaumièredes-Grands~Vents. En attendant la deuxième, la troisième, pis toutes les autres tournées...
Et les cadeaux qu'il m'a promis?
J'avais sept ou huit ans. C'était le soir du 24 décembre. Juste avant de partir en berlot pour la messe de minuit. Le jour fatal était arrivé.
En attendant que maman soit prête, croyant que ce serait l'affaire d'une minute, papa s'est approché de moi :
- Tu sais, Denys, le Père Noël?...
- Oui, qu'est-ce qu'il a, le Père Noël?
- Eh ben, le Père Noël...
Viendra pas cette année? Pourquoi? Qu'est-ce que j'ai fait de mal encore?
- Non, c'est pas ça. C'est pas ce que je veux dire.
- Alors, tu l'as vu?
- Oui et non.
- Comment, oui et non? Oui je l'ai vu, pis non.
- Tu l'as vu pis tu l'as pas vu?
- J'ai vu un monsieur.. ton grand-père Odilon.
- Eh, que t'es simple!
- Eh, que c'est compliqué...
- Qu'est-ce qui est si difficile, papa?
-Ah, j'aurais pas dû.
- T'aurais pas dû quoi?
- Te parler du Père Noël.
Mais papa veut s'esquiver :
- Bon, on est tous prêts. On s'en va à la messe. (Même si maman peine encore à se pomponner devant son miroir de chambre.)
- Tu m'en parles pas!
- Je veux dire : j'aurais pas dû prononcer ce nom-là…
- Est-ce un péché, ça aussi?
- Pas une miette.
- J'appelle maman. Hé, maman…
- Chut. Va pas faire ça. Elle a pas le temps d'écouter tes sornettes.
Je n'insiste pas. Mais je reviens à la charge auprès de papa :
-Le père Noël est malade? C'est ce que tu me caches?
- Il peut pas être malade...
- Il peut pas être malade. Il pourrait pas? Comme tout le monde?
- Non, parce que pour être malade, il faut d'abord vivre...
- Comme si je le savais pas. Je vais à l'école, tu sais...
- Eh ben, le père Noël n'a jamais vécu.
- Tu me dis ça sans rire. T'es drôle p'pa...
Sur le ton de la confidence :
- Le père Noë1...
Et moi, copiant son attitude :
- Est-il déjà arrivé?
Papa remontant le ton :
-Tu comprends pas?
- Je comprends pas quoi?
- Je te dis des choses et tu me crois pas.
- Tu m'dis rien... Comment veux-tu?
- Rien que la vérité, mon enfant.
- C'est la vérité? La vérité vraie? Eh! papa?
- La pure vérité.
Et papa se retourna vivement pour ne pas voir la grimace qui défaisait mon minois.
- Pis tous ces cadeaux qu'il m'a promis?...
- Hé! la Louise, tu viens? Faudrait pas arriver en retard.
Je me rappellerai toujours le boudin que je fis ce soir-là. Juste avant la messe de minuit.
Pendant la messe de minuit. Pendant le réveillon...
Et les quelques autres Noël... Le temps que je digère la pure vérité; la dure vérité!
Ah! J'aurais pas dû....
Pages 67 à 70
Notice biographique de Denys Bergeron
Oeuvres de Denys Bergeron
Références sur Denys Bergeron