Les sorcières du rang croche
Publiée dans le numéro 141 de la revue STOP en mars 1995.
Bien sûr, tante Monique ne s'est jamais mariée. Et puis quoi encore : c'est qu'il n'y a pas un homme au village qui lui arrive à la cheville. Tous des crétins aux mains gercées par le travail aux champs. Elle aime les mains douces, tante Monique, comme celles du curé Beaubien qui ne se serait pas gêné pour se les faire aller si les ordres ne l'avaient pas si bien émasculé.
Il était beau gosse, le curé, et cultivé avec ça. Il avait vu Paris et Athènes et le Vatican, comme de raison. Momo savait que tante Monique et le curé, ça aurait pu marcher. Ils parlaient la même langue, celle des romans français et de l'encyclopédie Universalis. Il aurait pu défroquer, comme on dit, et fonder une famille. D'autres, avant lui, avaient ouvert la voie. Mais sur les recommandations d'un évêque habile et perspicace, l'Afrique l'a réquisitionné avant que cette lubie ne devienne incontournable. Parti, le beau curé, et tante Monique aussi dans le fond du rang croche, au sud de la grand'route. Elle s'est mise au tissage et à la teinture naturelle et vit depuis ce temps de cet artisanat.
Il y a quelques années, elle s'est prise une assistante, la belle Carmélia, une fille d'Hisponiola au teint chocolaté. Carmélia, elle est sculpteure, adore les fleurs et connaît les fines herbes sur le bout de sa langue. Son sourire est une arme capable de mettre K.O. le plus vilain des voyous. Souvent, le soir, elle danse pour tante Monique, lui chante les légendes de son pays de feu où la guerre et la faim dénaturent les humains. Elle lui raconte aussi comment elle s'y est prise pour fuir le brasier avant que son corps tout entier ne s'y consume. Elle lui décrit le militaire au menton avancé qui, une nuit de septembre, l'a fait venir à la caserne pour qu'elle se donne à lui. Avec la pointe froide d'une carabine entre les cuisses, elle a dû mimer la jouissance et l'orgasme pour que le colonel n'appuie pas sur la gâchette. Puis il s'est jeté sur elle, lui a fait des promesses de gloire et de richesse comme à une gamine qu'on cherche à déflorer. Après s'être soulagé, il a appelé les copains... mais la suite, elle ne la raconte pas. C'est secret, qu'elle dit. Personne ne doit savoir, même si tout le monde devine...
Carmélia, elle est grande et mince comme toutes les femmes qu'elle grave dans la pierre polie et quand Momo roule à bicyclette jusqu'au bout du rang croche, elle se jette sur lui et l'embrasse sur le front. Comme deux longues lianes, ses bras l'étouffent, le pressent contre son ventre. Futé, il se laisse faire, se gave de ses odeurs, attend qu'elle le libère pour rejoindre tante Monique qui, derrière son métier, chante du Charlebois.
C'est toujours comme ça, dans le fond du rang croche : ça danse et ça chante même si le travail est dur et la bourse, peu garnie. La maison est un havre. Chaque samedi, Momo les ravitaille; il descend au village, s'arrête chez le gros Pat pour les fruits et les légumes, chez le boucher Côté au nez rouge de gin, puis au magasin général pour les quelques broutilles qui suffisent au confort de ses deux protégées. Il ficelle le tout dans une petite remorque qu'il attache à l'arrière de sa bicyclette et fonce vers le rang croche, fier comme un paon, en rêvant aux baisers qui tiendront lieu de pourboires.
Souvent, elles le gardent à dîner. Fripouille le bâtard, un barbet à poil raz pas plus gros qu'un chat, quête les restes de table en se tenant sur deux pattes. En guise de dessert, Carmélia concocte une tisane qui soulage l'estomac et allège l'esprit. Momo est aux oiseaux et ne veut plus partir. Tante Monique doit lui rappeler les ordres de sa mère qui n'apprécie pas que son fils s'entiche de cette soeur aînée aux moeurs plus que douteuses. Il regagne donc le rang des Oies avec dans les narines les effluves encore fraîches de la cuisine de tante Monique.
* * *
Ce jour-là, Momo piqua du côté du grand étang pour rejoindre les frères Bégin, ses voisins les plus proches. Louis, l'aîné, gossait une vieille branche pendant que ses frangins se chamaillaient dans les hautes herbes.
Tiens, Momo! D'où tu arrives comme ça? On est allé chez toi, tout à l'heure, et tu n'y étais pas.
Le samedi matin, je suis de corvée, tu le sais bien. Je descends au village pour ma tante Monique.
Il tira la béquille de sa bicyclette. Du haut de ses douze ans, Louis laissa tomber sa branche et s'approcha lentement.
Tu sais ce qu'elle dit, ma mère, à propos de ta tante Monique?
Momo cligna de l'oeil et fronça les sourcils.
Non, quoi?
Elle dit que c'est une fifine! dit Louis avec bravade.
Momo demeura songeur un instant, grattant le sable de la pointe de son soulier.
Qu'est-ce que c'est, une fifine? demanda-t-il enfin.
Louis s'esclaffa et appela ses frères.
Eh, vous autres! Venez par ici! Le petit Momo sait pas ce que c'est, une fifine!
Moi non plus, je sais pas! avoua Martin, le benjamin.
C'est sûr, idiot! lança Louis. T'es trop petit pour savoir ça!
Moi, je sais ce que c'est! cria Léon qui, à huit ans, avait le même âge que Momo. Une fifine, c'est une gardienne qui ne donne pas de claque!
Niaiseux! Ça a rien à voir!
Momo remonta sur sa bicyclette.
Aïe, Momo! Attends! dit Louis en lui attrapant le bras. Tu veux pas savoir ce que c'est? Ma mère, elle dit que ta tante Monique se paye une négresse et que ce sont des fifines.
On ne dit pas négresse! s'offusqua Momo.
Oui, on dit négresse! soutint le petit Martin.
Fifine, ça veut dire homo en parlant des femmes, précisa Louis.
Qu'est-ce que c'est, homo? demanda Momo.
Homosexuel... fifi, tapette! Tu comprends?
Pour tout dire, Momo ne comprenait pas très bien, mais il sentait que derrière ces simagrées se profilait l'insulte.
Ta mère est une idiote! osa-t-il avec défi.
Le grand Louis fourra son canif dans la poche de sa chemise et s'approcha pour le gifler sans retenue. Sur le coup, Momo pleura. L'autre, satisfait, s'éloigna sous les applaudissements de ses frérots. Momo se ressaisit et, d'un saut, bondit de sa bicyclette. Il fonça sur le tas de chair molle qui venait de le frapper et le roua de coups. D'abord figés de surprise, les frères vinrent à la rescousse du grand Louis; atteint dans les parties, il était plié en deux. Ils se ruèrent sur Momo qui, d'une poignée de sable, les aveugla. Sans perdre une seconde, il attrapa une pierre qu'il laissa tomber sur le crâne du grand Louis, sauta sur sa bicyclette et enfila le sentier menant à la grand'route.
* * *
Qu'est-ce qui t'arrive, mon petit Momo? demanda Carmélia en le serrant contre son ventre. Pourquoi tu pleures comme ça? Monique! Viens voir! Y a ton petit Momo qui nous cache un gros chagrin.
Une étoffe à la main, tante Monique sortit de la maison et s'appuya contre le garde de la véranda.
Voyons, mon chou! Dis-nous ce qui se passe.
Momo renifla un bon coup puis essuya de sa main le filet de morve qui coulait sur ses lèvres.
C'est Louis Bégin, je... il a dit que...
Qu'est-ce qu'il t'a encore fait, celui-là? s'indigna tante Monique.
Je me suis battu et...
Pourquoi tu t'es battu? demanda Carmélia.
Parce qu'il disait que... sa mère elle dit que toi et tante Monique, vous êtes des fifines.
- Des quoi?
Je sais pas... des fifines ou quelques chose du genre.
Tante Monique et Carmélia se dévisagèrent un moment. Il y avait dans le sourire qu'elles échangèrent une subtile complicité que Momo ne réussit pas à décoder.
Tu sais ce que c'est, toi, une fifine? demanda Carmélia à tante Monique.
Tu parles si je le sais! fit-elle. C'est une sorcière qui, la nuit, mange des chauves-souris!
Carmélia éclata d'un rire sonore qui fit sursauter Momo dont la peine ne voulait pas s'estomper.
Elle dit n'importe quoi, la mère Bégin! décréta tante Monique. T'en fais pas avec ça, c'est de la parlotte pour rien, des racontars d'insignifiants. Va! Va jouer un peu! Oublie ça et arrête de pleurer!
Incapable de contenir ses sanglots, Momo s'accrocha au bras de Carmélia.
Oh la la! fit-elle. C'est le déluge ou quoi? Il t'a fait mal, le Louis Bégin?
Non... c'est moi qui... et j'ai peur que... je lui ai lancé une pierre sur la tête et y avait du sang et je me suis sauvé et...
- Seigneur Dieu! échappa tante Monique en dévalant l'escalier. Où il est?
Près du grand étang.
Dieu du ciel! Venez! ordonna-t-elle en se précipitant vers la vieille Dodge Charger du père Paré, leur voisin.
* * *
La poussière soulevée par l'arrivée de la Dodge Charger n'était pas encore retombée que le plus jeune des frères Bégin se précipita sur Momo.
C'est lui! C'est lui! C'est lui! cria-t-il en le pointant du doigt. C'est Momo qui a lancé la pierre!
Momo resta collé aux jupes de Carmélia et il baissa les yeux lorsque la mère Bégin vint les rejoindre.
Petit niaiseux! Qu'est-ce que tu as dans le cerveau? hurla-t-elle. De la jello?
Où est votre Louis, madame Bégin? demanda tante Monique.
Ignorant la question, la mère Bégin fit un pas de plus vers Momo.
Tu aurais pu le tuer!
Tante Monique se plaça en rempart pour le protéger.
Où est votre fils?
À l'hôpital! Parti en ambulance avec un trou gros comme ça sur le dessus du crâne.
C'est grave? Je veux dire, est-ce qu'il était conscient.
Dieu merci, oui! Sinon, je le décapitais, votre petit monstre!
À bout de nerf, la mère Bégin fondit en larmes pendant que le bedeau Martineau lui tirait la manche.
Venez, madame Bégin. Je vous amène à l'hôpital. Debout devant la Dodge Charger du père Paré, Carmélia, tante Monique et Momo encaissèrent sans broncher le regard sévère que le bedeau leur décocha avant de s'éloigner.
Viens t'en, Momo, murmura tante Monique. On va voir ce qui en retourne. Ensuite, tu iras raconter ça à ta mère qui, je le sens, va en faire tout un plat!
* * *
Le médecin apparut à l'entrée de la salle d'attente. La mère Bégin se précipita.
Alors, docteur?
Rassurez-vous, ce n'est rien de grave. Une légère commotion cérébrale. Il faudra garder l'oeil ouvert pour quelques jours, mais tout devrait vite rentrer dans l'ordre. Nous lui avons fait quelques points de suture qui tomberont d'eux-mêmes d'ici quelques semaines.
Tante Monique, Carmélia et Momo se dirigèrent vers la sortie. Soulagée, la mère Bégin les salua.
Excuse-moi, petit! dit-elle pour Momo. La peur m'a fait dire des choses que je ne pensais pas.
On comprend ça, madame Bégin, dit Carmélia. Vous êtes toute excusée.
- Parole de fifine! échappa tante Monique avant de se défiler.
* * *
- Courage, mon homme! dit tante Monique qui vient d'immobiliser la Dodge Charger devant l'entrée d'asphalte.
Momo les embrassa et sauta du camion. Les yeux encore rougis, il passa sa tête par le trou de la fenêtre.
Pourquoi vous venez jamais chez nous, toi et Carmélia? demanda-t-il avec candeur.
Tante Monique sourit et lui tapota la main.
Si je te le dis, tu me jures de garder le secret?
Promis, juré!
Elle s'approcha et lui souffla à l'oreille :
Parce que ta mère a peur des sorcières.
Surtout quand elle sont belles, grandes et noires! ajouta Carmélia avec humour.
FIN
![]()