Fou-Bar
Publié par les éditions Québec/Amérique, premier trimestre de 1997.
Extrait
1 : La naissance d'une
passion 
«Plus tard, au mitan de la nuit, une ancienne flamme de Clovis rencontrée par hasard dans la rue du Trésor s'est jointe à notre joyeuse équipée. Son corps léger et plein d'entrain se mouvait avec une grâce toute féline. Le visage effilé, la peau couleur de crème, elle avait fait de ses cheveux roux une toque ébouriffée. Dans un chemisier rose qui lui moulait les seins, elle parlait des étoiles qu'elle connaissait par leur nom. Étendu sur l'herbe du parc des Gouverneurs, je me suis découvert un soudain intérêt pour l'astronomie, pressentant avec excitation que le registre de cette Nadine s'accorderait au mien.
À l'heure du sommeil, elle est montée chez moi. Nous nous sommes jusqu'à l'aube inventé des jeux d'esprit puis, nos corps nus l'un contre l'autre sur mes draps de soie usés, nous nous sommes endormis sans avoir fait l'amour.
Quand je me suis éveillé, elle n'était plus là. Dans les effluves de ce parfum sucré qu'elle dépose tout partout, il ne subsistait d'elle qu'un mot au pied du lit "Coupe tes ongles d'orteils!" avec trois bizous en dessous.
Je la trouve géniale, cette petite rouquine. Imprévisible, maniant l'attaque comme une forme de défense, elle n'avance jamais rien qui ne soit épatant. De salangue scintillante comme la lame d'un kriss, elle pointe et incise sa proie juste là où le mot fatidique saura s'inscrire. Elle n'a pas de questions à poser, ni de réponses à fournir. Du genre «hier je sais plus et demain on verra». Elle se moque de tout et surtout d'elle-même et pendant que vogue sa galère comme un vaisseau sans voile, les autres s'accrochent à elle et se laissent porter.
Moi, je ne suis pas dingue, je reste sur mes gardes. Je ne la retiens jamais que du petit doigt et la laisse filer à la moindre résistance. Parce que je sais qu'elle me reviendra. Nadine revient toujours vers ceux qui ne lui demandent rien. Les autres, les exigeants, ils se la font une fois et ne la revoient plus - comme ce Robert debarman qui croyait pouvoir l'enfermer dans son condo des Jardins Mérici, neuvième étage avec vue sur le fleuve...On dit qu'il la voit encore dans tous les daiquiris qu'il sert à ses clients du Château Frontenac.
Nadine, c'est un bijou trop étincelant pour qu'on le porte coup sur coup. Il faut savoir attendre l'occasion. Et comme l'occasion fait le larron...»
Extrait 2 : Québec sous l'oeil du larron
«Le soleil va bientôt se lever sur l'île d'Orléans. Je suis sur l'autre versant du plateau. Appuyé au garde-fou de la côte Salaberry, mon regard survole les toits de la basse ville pour se perdre dans les vallées laurentiennes. De ce point de vue, l'aube est magnifique.
La ville dort encore et je respire le doux parfum de la rosée toute fraîche. À cette heure si tranquille, la capitale se veut rassurante jusqu'à l'ennui, comme une grand-mère liftée qui vous offre des sucreries. Je n'aime pas beaucoup les gens de cette ville. Ils sont trop propres et trop polis. Parce qu'elle ne repose que sur la mode du temps présent, leur soif de luxe et de confort exaspère et désole. Ça se pavane dans la rue Saint-Jean comme des starlettes de cinoche, ça se noie dans une mer d'insipidité dans les discothèques dela Grande Allée et ça pète plus haut que le trou dans Montcalm et dans Limoilou.
Pendant ce temps, pendant tout ce temps perdu à se mirer dans des miroirs truqués, la basse ville, elle, se délabre avec la bénédiction de tout ce qui se fait de racaille politicienne. Dans ses vieux quartiers, il n'y a rien à voir et tout à espérer. Ça boit, ça quête et ça blasphème. La misère crache sur le pavé des enfants sales et affamés et il ne se trouve personne pour s'en émouvoir.
Le ciel s'éclaircit. Le soleil perce le gris flou des fins de nuit. Je pense à Montréal, m'imagine sur les terrasses du mont Royal à scruter l'horizon bleuté du déclin, à humer le parfum pourri de la déchéance, à m'offrir la griserie des grandeurs. Il n'y a pas d'éden sans géhenne. Montréal est un univers piégé où toutes les Nadine sont ou putes ou junkies. Cette nuit, je me suis farci un bungalow du boulevard Central, une bicoque de briques roses tout à fait classe moyenne avec sa piscine hors terre et sa terrasse en bois traité.
Le vieux Bilodeau, un ami de mon paternel, venait de s'envoler vers "les Europes" avec madame Rivard, veuve d'un cordonnier décédé l'an dernier d'une cirrhose qu'il avait bien cherchée.
Je suis entré par l'arrière une fenêtre du sous-sol s'est ouverte quand j'ai murmuré Sésame. Je n'ai pas mis de temps à dénicher le magot, un motton de gros billets que le vieux avait dissimulé dans le panier de linge sale. J'ai laissé, entre une paire de caleçons longs et une chemise à carreaux, un merci amical griffonné au dos d'un carton d'allumettes : "... de m'avoir si affectueusement facilité la tâche". De retour chez moi, j'ai fait le compte : cinq cent soixante merveilleux dollars.
Une fois le loyer payé, je vais pouvoir m'offrir un jour ou deux de fiesta. Peut-être vais-je inviter Nadine à souper chez Nu, un ami vietnamien dont la table est exquise. J'apporterai du vin et un joint de haschisch et nous nous laisserons bercer par la voix frêle et nasillarde des chanteuses du Tonkin. Les premiers rayons coulent maintenant sur le faîte des Laurentides pendant qu'expirent tour à tour les lampadaires de la cité. Chaque fois, l'étendue de la banlieue me comble d'une joie intime. D'ouest en est, elle étire ses pattes velues et je me dis que le Seigneur est bon pour les larrons de mon espèce, qui acceptent à genoux cette manne de bungalows!»
Ce que les critiques en ont dit :
«Fou-Bar est un heureux roman, souvent léger mais marqué par des moments de tristesse et une fin en rupture profonde....»
Rémy Charest, Le Devoir.
«Alain Beaulieu a fait du Fou-Bar, un bistro de Québec, la plaque tournante d'une très belle histoire d'amour, de violence et de perdition. Ce premier roman est de ces livres que l'on parcourt avec entrain, séduit par une plume habile et vivante, à la fois légère et grave..»
Tristan Malavoy-Racine, Voir-Québec et Voir-Montréal.
«C'est un livre qu'il faut lire. Tout le monde en parle..»
Christiane Suzor, CBF-FM, Midi-culture.
«Disons-le tout de suite, c'est une grande et belle surprise. Il y a tout ce qu'il faut à l'intérieur pour retenir l'attention. L'histoire est captivante, écrite dans une langue vive, imagée..»
Anne-Marie Voisard, Le Soleil.
«Renversant, passionnant, drôlement intéressant. À surveiller dans le paysage littéraire québécois..»
Doris Larouche, CJMF-FM et Le Journal de la Capitale.
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