TOME 8
LES
GRANDS-PÈRES
Éditions du Jour, 1971
Éditions Lafont, 1973
Éditions VLB, 1979
Éditions Trois-Pistoles, 1996
ROMAN
« Le village de Saint-Jean-de-Dieu fournit un décor cohérent, à la mesure humaine; c'est un lieu de communion entre l'auteur et le lecteur qui ne gardent du village rural que les données fondamentales, en particulier les odeurs. Ce sont des données dont les historiens et les sociologues reboisants ne rendent pas compte et qui persistent dans le subconscient collectif.
D'ailleurs, dans les grandes villes obsessionnelles aseptiques comme les hôpitaux, quoi de plus apaisant que la senteur du fumier ! Tel est le fond de la scène. La scène se joue entre l'auteur et la mort dans une prose somptueuse que le lecteur, réduit au rôle de spectateur, ne peut qu'admirer.
Pour les amateurs de monographies de paroisses, il est le livre de base, celui qui donnera l'ambiance de ces paroisses, une ambiance qu'on ne trouvera jamais dans les dites monographies. C'est un beau livre, le livre admirable où l'on joue le grand jeu, mais ce n'est pas un livre drôle, un livre de tout repos, il se situe un peu au-delà du tragique. »
Jacques Ferron
Elle regardait dans la fenêtre. Le Vieux écoutait la radio, essuyait ses lunettes. Ses mains tremblaient. Il y avait toujours un doigt qui bougeait malencontreusement et se posait sur le verre. Le Vieux s'était entêté parce qu'il n'aimait pas porter ses lunettes sales; quand il comprit qu'il n'arriverait pas à les nettoyer, il laissa tomber ses longs bras, soupira, bâilla. Il pensa qu'il était un gros chat et sentit pour la première fois la chaleur du soleil sur son crâne. Il poussa un peu son fauteuil, mit ses jambes sur le pouf, ferma les yeux. Sa main chercha la poche de sa chemise; il y mit ses lunettes. "je pense que je vas piquer un somme. " La femme ne dit rien, elle n'était pas encore en colère contre lui. Elle fit claquer son dentier dans sa bouche, haussa ses larges épaules, trempa ses doigts dans l'eau savonneuse et se remit à laver la vaisselle. Il y avait à la radio une chanson qu'elle aimait, qui lui rappelait une forêt de grands arbres noirs avec des ours et des éléphants. Elle ne savait pas pourquoi il y avait toujours des éléphants à grandes oreilles dans les chansons qu'elle entendait. C'était peut-être à cause d'une image dans un livre, ou d'un film, ou d'une histoire que le Vieux lui avait racontée. Elle était si distraite maintenant, elle perdait si facilement le fil de ses idées, comme si elle passait son temps à penser à plusieurs choses à la fois, comme si elle se laissait envahir par toutes sortes de mots qui éclataient en elle en s'éparpillant dans tous les sens. Le Vieux dormait dans son fauteuil. (De la bave coulait sur son menton. Son pied avait un tic: toutes les dix secondes, sa jambe maigre tressaillait violemment sous le pantalon ' ) "J'ai mal", pensa la femme. " C'est dans mon ventre que je souffre. C'est peut-être ça la mort." Elle s'essuya les mains, les mit sur son ventre.
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