J'ai toujours pensé que le monde de Jacques Ferron était d'abord d'essence théâtrale, particulièrement pour ce qui concerne Le Ciel de Québec, cette fresque exemplaire de la société québécoise dans la fin des années trente. Il y a, dans ce gros roman, tout ce qui constituait l'univers québécois d'alors, aussi bien le pouvoir politique et ecclésiastique que l'affirmation du petit peuple et la montée des intellectuels. À dire vrai, Le Ciel de Québec est l'une des rares tentatives faites ici pour faire naître l'écriture épique, dont la grande fonction, comme on sait, est de rendre possible le mythe.
Si on a finalement assez peu parlé du Ciel de Québec ici même dans notre équivoque pays, c'est qu'il s'agit d'un roman complexe dont la polyphonie a de quoi décourager le lecteur paresseux, habitué à feuilleter des oeuvrettes qui donnent facilement bonne conscience parce que non malaisées à circonscrire. Tout différent est Le Ciel de Québec avec sa flopée de personnages, près de deux cents, ses situations dramatiques entrecroisées, et ses descriptions qui font appel à ce qu'il y a de plus exigeant en soi: Ferron aime bien tirer la pipe à son lecteur, privilégiant parfois une érudition phénoménale au détriment d'une représentation linéaire et pour ainsi dire horizontale des choses qui, tout en facilitant la lecture, lui enlèverait son plaisir rare, celui de la profonde découverte de ce qui, dans tous nos niveaux d'être, nous a fait agir dans un passé récent dont la richesse, mal connue, n'attendait que d'être écrite dans une grandiose épiphanie pour nous donner tous nos sens.
Il n'entre pas dans mon propos de résumer Le Ciel de Québec, ce qui, de toute façon, serait utopique. Il suffira que je dise qu'il se passe à une époque particulièrement significative pour nous: en 1937, c'est la toute veille de la Deuxième Grande Guerre, qui va marquer pour le Québec une étape importante, celle de notre entrée, en tant que société, dans le grand concert des nations industrielles. Le long nez de Maurice Duplessis pointe déjà, pour montrer le chemin:
devenir par la technologie une banlieue américaine, tout en refusant le reste, c'est-à-dire cette ouverture au monde qu'un poète comme Saint-Denys Garneau, le peintre Paul-Emile Borduas et l'équipe de La Relève vont symboliser, bien fragilement il est vrai. Dans cette perspective, Le Ciel de Québec est une oeuvre profondément limpide en cela qu'elle décrit les derniers grands moments de notre société traditionnelle et ameute l'avenir, cette espèce de dislocation qui, peu à peu, va nous amener aux années soixante-dix, dans le tourbillon du terrorisme, de l'éclatement social, politique, religieux et culturel dont on n'a pas encore fini de faire l'inventaire. C'est ce que symbolise dans Le Ciel de Québec le personnage problématique de Rédempteur Faucher, sur qui je reviendrai plus loin.
L'an de grâce 1937 donc. Date importante, pour toutes sortes de raisons. En 1937, le rêve de la Nord-Amérique française est bien terminé: il n'y a plus guère d'avenir pour les minorités de l'Ouest canadien, et pas davantage pour l'évangélisation des missionnaires: les Monseigneurs Taché, Lacombe et Laflèche ont fait leur temps et, quittant les grandes plaines des Prairies et les glaces de l'Arctique, doivent rentrer au bercail. C'est ce mouvement qui a amené à Québec le cardinal Rodrigue Villeneuve, notre premier archevêque à ne pas faire partie de la vieille coterie ecclésiastique traditionnelle. Le cardinal Villeneuve n'est pas un produit du Séminaire de Québec comme Monseigneur Camille Roy, homme de robe et de lettres qui a ses entrées partout, ce qui lui permet de taquiner les muses tout en s'en tenant au strict point de vue de Québec. En 1937, ce point de vue, grâce à la lunette religieuse, est somme toute assez simpliste: c'est celui d'une aristocratie ecclésiastique essayant de s'arroger tous les pouvoirs, le religieux comme le politique. Et comme on sait, le cardinal Villeneuve n'a pas tardé à se familiariser avec tous les jeux de coulisses,
particulièrement avec Maurice Duplessis comme
ministre: conservateur, le cardinal Villeneuve endossera la Loi du cadenas, fera des pieds et des mains pour empêcher qu'on accorde le droit de vote aux femmes et se livrera, lui à à la chasse aux sorcières communistes.
Mais dans Le Ciel de Québec, ce n'est pas cet aspect que privilégie Ferron, préférant constituer une sainte trinité dont le Père est le cardinal et les deux fils Monseigneur Camille Roy et Monseigneur Cyrille Gagnon, qui, pour paraître souvent loufoque dans Le Ciel de Québec, n'en demeure pas moins d'importance parce qu'il s'agit d'un illuminé et d'un homme de droite incapable de comprendre le projet d'enquébecquoisement du cardinal Villeneuve. Par son passé de missionnaire, l'archevêque de Québec, dans une tentative de sublimation passionnante,
voudrait voir toutes les nations de la province s'homogénéiser. C'est pour cela qu'il tient à aller bénir le village des Chians et à en faire une nouvelle paroisse, celle de Sainte-Eulalie. Même les Métis doivent entrer dans la grande maison du Père, afin de perdre leur identité pour en acquérir une nouvelle, la québécoise.
On peut dire que tout le projet du Ciel de Québec tourne autour de cette ambition: le grand rêve de la Nord-Amérique française étant terminé, il s'agit de virer à l'envers cette réduction pour qu'elle nourrisse le Québec, l'identifie et lui permette d'accéder à un nationalisme souverain.
Mais comment? Ferron y arrive magistralement en exploitant l'épiphanie, l'arme secrète de James Joyce. Grâce à ce procédé, tous les peuples de la nation québécoise vivent le grand mouvement et le grand événement: la naissance du rédempteur de son nom Faucher. il s'agit d'une gigantesque construction destinée à mettre en lumière tout le ciel de Québec:
ses politiciens, de l'Honorable Chubby Power à Ernest Lapointe, du maire Médéric Martin à Maurice Duplessis; ses prêtres, caste guerrière par excellence, familiers des bordels du Vieux-Québec et de la grande tradition missionnaire, aussi bien la catholique que l'anglicane, dont le bishop Scott, sublime personnage, est la grande échelle; ses intellectuels Orphée-Saint-Denys Garneau, Jean Lemoyne, l'abbé Surprenant, Thérèse Casgrain, etc.; ses notables, représentés par le docteur Augustin Cotnoir; et son petit peuple, tous ces prolétaires qui habitent dans les villages d'en bas, hauts lieux des misères sociales et dépotoirs des rêves et des vices des nobles citoyens d'en haut.
Tous ces personnages ne sont là, dans Le Ciel de Québec, que pour faire naître le miracle, miracle étant pris ici dans son sens médiéval. Car ce qui se joue à travers tout le roman de Ferron, c'est bien cela: comme au Moyen Age, des vrais personnages se représentent à eux-mêmes l'épiphanie de la naissance de l'Enfant-Jésus, dans une procession épique qui, de Québec aux Chiquettes, va reconstituer tout l'univers québécois, dans sa réalité comme dans ses rêves, pour déboucher sur la reconnaissance de Rédempteur Faucher, qu'on va confirmer dans son rôle de héros. Rédempteur Faucher; métis de par son ascendance, pourra faire éclater le ciel de Québec parce qu'il n'est plus un simple individu mais un être collectif qui, pour avoir assimilé tout le passé, est capable de vivre l'intense présent.
Voilà pourquoi le nom du héros est aussi extraordinaire:
la rédemption ne peut venir que d'un être fauché, d'un tout-nu qui, partant de rien, bouleversera toutes les données sociales de son pays. On n'a pas besoin d'être doué d'une perspicacité très forte pour comprendre que ce Rédempteur Faucher, c'est l'être collectif québécois en devenir. Un miracle ne se réalise pas autrement, tout son rituel devant conduire à l'éclatement de l'épiphanie afin que puisse se concentrer, dans un simple personnage, tout le rayonnement de la collectivité.
Mais écrire cela du Ciel de Québec ce n'est pas encore tout dire, tellement ce roman est énorme et demande toujours de nouvelles lectures. C'est à cette tâche que Jean-Claude Germain et moi, nous nous sommes attelés, convaincus que nous étions que le discours du Ciel de Québec est fondamentalement théâtral, particulièrement pour le grand épisode que j'ai finalement retenu, et qui met en scène le cardinal Rodrigue, Monseigneur Camille et Monseigneur Cyrille. S'embarquant dans la limousine cardinalice, les trois évêques vont vers les Chiquettes afin de reconnaître l'Enfant-Jésus. Toute l'imagerie du miracle se découvre alors et c'est de cette fascinante démarche que j'ai voulu rendre compte dans La tête de Monsieur Ferron. J'ai pillé autant que j'ai pu Le Ciel de Québec, sans remords et en toute bonne conscience, pour rester fidèle autant que possible à l'esprit de Ferron, lui-même excellent pirate des textes des autres. Toutefois, il m'a paru important que Monsieur l'Auteur lui-même figurât dans ce miracle, maître des cérémonies très spécial. Par là, j'ai voulu rendre compte de quelques-uns des mécanismes de la création et des rapports qu'un écrivain peut établir entre ses personnages et lui-même au moment où il s'alimente d'eux.
C'est de tout cela que vient La tête de Monsieur Ferron - mon hommage particulier au plus grand écrivain que le Québec ait jamais produit.
VICTOR-LÉVY BEAULIEU