TOMES 15, 16 et 17
MONSIEUR MELVILLE
Éditions VLB, 1978
Éditions Flammarion, 1980
Éditions Trois-Pistoles, 1997
Essai
Dans I'oeuvre de Victor-Lévy Beaulieu, Monsieur Melville représente un sommet indépassé jusqu'à maintenant et peut-être indépassable.
C'est rien de moins qu'un livre total, qui convoque et intègre plusieurs registres d'écriture couvrant de multiples réalités. Il comprend une interprétation de l'oeuvre de Melville - prétendant elle-même à la totalisation - et une réflexion sur le travail créateur et sur la nature et les conditions du discours critique (inspirée par Sartre). Il réunit des fragments autobiographiques sur l'enfance, l'adolescence, l'entrée dans le monde, qui nous racontent la naissance fiévreuse d'un écrivain. Il s'offre comme un prodigieux roman polyphonique d'abord en tant que fiction sur Melville et les siens, ensuite en tant qu'élément central, coeur du cycle des Voyageries, enfin comme moment capital du développement de La grande tribu, cette oeuvre définitive qui hante l'auteur depuis sa venue dans le monde de la création.
Monsieur Melville incarne exemplairement ce qu'attend Victor-Lévy Beaulieu de l'écriture: qu'elle exprime dans la flamboyance les aspirations les plus élevées de l'humanité, appelant ainsi au dépassement de soi et au « grand partage » avec tous.
Jacques Pelletier
Père dit: « Quest-ce que tu as à regarder comme ça, droit devant toi? Ôte-toi de l'idée que je suis un fantôme parce que ce n'est pas encore pour aujourd'hui! »
Je marche derrière lui dans le corridor. La cuisine est à l'autre bout, de même que la table de pommier et mon épais manuscrit. Vais-je seulement m'y retrouver? Je tire la chaise, puis m'assois. Lorsque je mets la main sur le paquet de feuilles, je me sens tout drôle, comme incapable de me mettre à écrire, impuissant face à ce que j'ai laissé monter en moi parce que je suis fatigué et que je sais bien que ce livre sur Melville est comme tous les autres que j'ai écrits avant lui, cest-à-dire lamentable parce que plein de fissures. À quoi bon alors? Ne devrais-je pas plutôt faire venir la mort de Père et écrire cet acte manqué que seront ses funérailles? La tribu enfin rassemblée, de Dublin, de Californie, de Floride et de tous les pays québécois, pour mettre un terme au passé, pour en briser la mémoire et me faire comprendre que mon oeuvre est vaine ainsi que le prétendait Jos: « Mon pauvre Abel, quand sauras-tu enfin que l'épopée ne s'écrit pas parce que, tout simplement, ça se vit? »
Je regarde Père qui s'est assis sur cette chaise en face de moi, les yeux fixés sur mon manuscrit. Il devine que je suis mal pris, que je ne sais plus quoi faire de ce livre sur Melville à cause de sa seule présence qui me culpabilise, m'appelle ailleurs, dans ce pays terrorisé que par l'écriture j'ai mis en marche et dont par Melville j'ai voulu m'échapper. Il dit : « Qu'est-ce qui ne va pas? » Je dis: « Aide-moi, Père. Ne reste pas ici ce matin. Pour continuer, il faut que je sois seul. » Il dit : « Ne crois-tu pas que tu m'en demandes trop? » Je dis: «C'est absurde, je le sais bien, mais c'est comme ça. De savoir que tu attends que je finisse, cela m'enlève tous mes moyens. Tant qu'à y être, j'aimerais mieux n'avoir jamais commencé ce livre. » Il dit: « Ce n'est pas ton livre qui est en cause, mais la mauvaise nuit que tu as passée. Je te l'ai dit, il me semble. Vois donc les choses comme elles sont. » Je dis : « Il ne sagit pas de cela. » Il dit : « Alors, il sagit de rien. Nen parlons plus. »