TOME 14
SAGAMO JOB J
Éditions Trois-Pistoles, 1997
Cantique

« J'avais quasiment oublié jusqu'à quel point on met peu de temps pour passer d'un jour à un autre. Comme nous serons vieux bientôt! Et comme nous trouverons peu de choses dans nos vies !
Quelques gestes, quelques mots qui blanchissent lentement et que plus personne ne sera capable de voir.
L'air doit être plein de tout ce qui meurt, de tout ce qui fuit, de tout ce qui s'est achevé. Et pourtant comme on tient à la vie ! »
Ainsi s'exprime France, la compagne filoutée du chasseur de baleines Job J Jobin égaré sur les hauteurs de la Mattavinie et partagé entre son désir pour Ruth et l'amour quil porte à sa fille Una. Un chant d'amour hallucinant, Sagamo Job J constitue le troisième volet du cycle Les Voyageries commencé avec Blanche foncée et N'évoque plus que le désenchantement de ta ténèbre, mon si pauvre Abel.
Une belle journée. Mon Job J. Ça a été une belle journée parce que ce matin je ne suis pas allée chez le Woolworth. Quand les grosses moustaches de Monsieur Beauchernin m'ont téléphoné, je leur ai dit que j'y retournerais plus jamais que jen ai ssez d'être debout devant une caisse enregistreuse, à pitonner pour rien. Sais-tu aussi ce que je leur ai dit, aux grosses rnoustaches ? Oue je m'en allais dans Tadoussac pour le reste de l'été parce qu'à l'hôpital on me conseillait d'emmener Una à la mer. Pourquoi, mais pourquoi leur ai-je dit ça, mon Job J? Peut-être que je suis un peu jalouse de toi qui es toujours sur l'eau, avec tant de promesses. Tu me disais tout le'ternps qu'on irait ensemble à Gespeg et je ne sais pas ce que ça donnerait de se retrouver comme ça, assis dans le sable, toi et Una à côté de moi, et manger de la morue, du hareng, des anchois, du homard, n'importe quoi venu de l'eau, et regarder ce qui se passe quand les vagues se gonflent d'écume, peut-être seulement du sel et ce grand vent comme le prétendent les grosses moustaches de Monsieur Beauchernin qui voulait m'emmener à Old Orchard le mois passé, insistant même si je lui disais Non non, je ne peux pas et jonglant Ça se ferait sans mon Job.J et ça ne doit pas être la même chose toute cette eau sans lui (viens Una, que je t'essuie. Il est tard maintenant et il faut dormir).
Page 12