LES CONTES QUÉBÉCOIS
DU GRAND-PÈRE FORGERON
À SON PETIT-FILS BOUSCOTTE

Éditions Trois-Pistoles, 1998
CONTES

Description:

Venues de la grande tradition des légendes et des contes français, nos histoires de loups-garous, de revenants, de chasse-galerie et de maisons hantées, peuplent toujours notre imaginaire. Pour avoir baigné dedans comme dans de l'eau bénite depuis mon enfance, c'est un grand plaisir pour moi de raconter ce que mon grand-père nous narrait alors que pareil à Vulcain dans sa boutique de forge de la rue Vézina des Trois-Pistoles, il donnait tout son sens à l'esprit de voyagerie, ce feu roulant de l'imaginaire: les légendes et les contes viennent de la pensée collective; fondamentalement, ils sont l'écriture de tout un peuple et l'expression sacrée de son affranchissement.

C'est dans cet esprit joyeux que je me suis mis à ré-écrire certaines de nos légendes et certains de nos contes et, l'inspiration venant, à en inventer d'autres, comme Le Massou Marcou du vieux fort, La monstresse Gougou de Tadoussac, Le grand cheval noir du diable ou bien La jongleuse de Gespeg. Ce que je vise en faisant ainsi, c'est de démontrer simplement que le passé est un luxuriant roman, qu'il vit toujours en nous, aussi gorgé de beauté qu'à son origine. Ce que je vise aussi en faisant ainsi, c'est de rendre hommage à tous ces faiseurs d'histoires qui, de Pamphile Lemay à Rodolphe Girard, ont illuminé aussi fabuleusement le ciel de Québec.

Quatrième de couverture

EXTRAIT:

C'est toujours avec une grande impatience que nous attendions l'arrivée du jour de l'An, parce que mon grand-père recevait tout son monde dans la grande maison de la rue Vézina, qui jouxtait sa boutique de forge et le champ de framboisiers qu'on cultivait derrière, entre quelques rangs de pommes de terre et un carré de choux d'hiver.

On se rendait chez mon grand-père vers la fin de l'après-midi. Devant la maison, on avait dételé les chevaux, laissant là les carrioles, les borlots et les traîneaux dont les longues menoires, entrecroisées, avaient l'air d'avoir été mises là pour que nous dansions au-dessus d'elles le cotillon écossais.
Dans la maison, ça sentait bon le cipaille, les oreilles de Christ, la flique et les tracas tout frais sortis des fourneaux embraisés. Une centaine de personnes allaient manger tout leur content puis, par petits groupes, on ferait la fête, mon oncle comme harnaché à son violon tandis que ma grand-mère l'accompagnerait sur son accordéon à pitons.
Tard dans la soirée, nous monterions l'échelle de corde qui, dans la cuisine d'été, menait au grenier. C'était là que, dans des couchettes de fer, nous dormions, nous les enfants. Mais avant d'être abrillés comme il faut par mon grand-père et de tomber, tout mous, dans les bras de Murphy, nous avions droit de demander une faveur. Après tout, nous célébrions la nouvelle année!
- Mets ta tuque à pompon, grand-père. Mets ta ceinture fléchée aussi. Bourre ta pipe, allume-la et raconte-nous une histoire.
- Ben sûr que j'allons vous narrer un conte, les enfants! Mais seulement Si vous gardez les yeux ben fermés pis que vous ravalez vos commentaires. Je voulons pas de mâche-patates qui s'ouvrent. Je voulons pas entendre craquer un seul des ressorts de vos couchettes. Sinon, je me dégreyons autant de la tuque que de la ceinture fléchée, pis je filons par l'échelle de corde, ni vu, ni connu, comme un fifollette!
Nous nous faisions tout petits dans nos lits, surexcités comme des taurailles qu'au printemps on met au pacage, et nous nous mordions la langue pour ne pas faire déplaisir à mon grand-père. C'est alors qu'il se râclait la gorge comme si le fameux gueulard du Saint-Maurice s'était terré dedans, et qu'il récitait les paroles sacrementelles: "Cric, crac, cra, les enfants! Parli, parlo, parlons! Pour en savoir le court pis le long, passez le crachoir à Titoine Beauch'min! À la porte ceux qui écouteront pas! " Puis entrant comme toujours en état de racontement, sa voix caverneuse de forgeron chassait la nuit loin du grenier et de la grande maison de la rue Vézina. Mon grand-père disait:
- Mais s'il y a des gripettes parmi vous qui auraient envie de courir la chasse-galerie ou ben le loup-garou, je vous avertis que ça serait mieux pour eux autres d'aller voir dehors Si les chats-huants battent le sabbat. Ça va les refrédir pour une mèche de temps, croyez-moi.
Autre râclement de gorge et mon grand-père partait enfin en racontement, disant:
-On était à la veille du Jour de l'An, en pleine forêt vierge, dans les chantiers des Ross, en haut de la Gatineau. La saison avait été neigeuse à plein, de sorte qu'on voyait même plus le toit de notre campe. Le foreman avait distribué une bouteille de rhum à tous les hommes du chantier, on avait mangé le fricot de pattes, les glissantes pis l'on sauçait nos entâmes de pain dans le quart de mélasse qui chauffait sur la truie nous servant de poêle. Notre bouteille de rhum avalée, ça nous a dégourdi le sentiment: on s'est tous mis à penser à nos blondes qu'on avait laissées à se languir par chez nous. Après avoir tété le goulot de sa bouteille de rhum, le grand Baptiste Lhébreu s'adressa à la compagnée:
-Pourquoi on va pas fêter le Jour de l'An à Lavaltrie? Moi, je voudrais ben serrer ma blonde dans mes bras, bondance!
-Es-tu fou, Baptiste Lhébreu! On est à cent lieues de Lavaltrie! À part ça, le chemin pour sortir du bois est pas allable, y a au moins six pieds de neige qui le recouvrent partout.
-Pourquoi on marcherait pour sortir du bois? Tout ce qu'il nous faut, c'est un canot d'écorce pis des avirons. Le reste, moi j'en fais mon affaire.
J'avais compris tusuite où c'est que mon insécrable de Baptiste Lhébreu voulait en venir. Il me proposait rien de moins que de courir la chasse-galerie pis de risquer mon salut éternel pour le plaisir d'aller embrasser ma blonde à l'autre bout du monde. C'était raide en tornon, même pour un homme de chantier comme moi, un brin ivrogne à cette époque-là, pis un brin débauché aussi par rapport que manger de la balustre, j'étais loin d'être doué pour. Mais risquer de vendre mon âme au diable, c'était une autre paire de manches. (...)

Pages 67 à 70

 
 
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