DU SOMMET D'UN ARBRE
Description:

Les textes de ce journal ont été écrits pour le réseau CBF-FM de Radio-Canada. Il se divise en quatre parties. Enfance a été diffusé le 17 janvier 1979 sous le titre Un Enfant de village dans la série Un Écrivain et son pays (réalisation : Louis Philippe Hébert). La deuxième partie intitulée La Ville a été diffusée le 30 avril 1985 dans la série Éloges (réalisation: Aline Legrand). Journal 1983 et Journal 1985 ont été diffusés respectivement du 15 au 19 août 1983 et du 10 au 14 juin 1985 dans la série Journal intime (réalisation: Jean Lacroix).
Dans un article publié dans Lettre Québécoises, Adrien Thério présente le journal d'Yves Beauchemin en ces termes:
"Ce livre, c'est celui qu'il faut faire lire à tous ceux qui ont tendance à la déprime, à tous ceux qui ont hâte que l'hiver nous laisse. La raison est très simple. Beauchemin aime tellement de choses qu'il réussit à nous faire croire que la vie est bonne et belle à vivre. Il aime Montréal qu'on a tellement défigurée il y a quelque dix ou vingt ans et que l'on défigure encore, et il fait partie d'un mouvement voué à la défense de la ville. Il aime la musique classique à la folie. Parlez-lui de la Neuvième de Mahler dirigée par Sir John Barbirolli. Parlez-lui du Tchèque Martinû, de ses concertos et concertinos, de la Neuvième de Bruckner, dirigée par Bruno Walter. Il aime lire de gros bouquins parfois même écrits en anglais ou en américain. Il aime écouter parler les gens et parfois les faire parler. Il aime se porter à la défense des bonnes causes comme la langue française au Québec, par exemple. Il aime ses parents, son pays, sa famille et on sent que sa famille l'aime aussi....En gros, c'est l'amour des êtres et du pays qui lui redonne vie tous les jours et lui fait aimer la vie. Il l'aime tant qu'un jour, il a décidé de la faire aimer à quelques autres autour de lui en écrivant des romans. Cela lui a réussi. Aujourd'hui, dans Du sommet d'un arbre, il se livre un peu plus à ses lecteurs. Allez à sa rencontre, vous aurez l'impression que c'est un ami de vieille date qui vous parle."
Extraits :
22 février 1983
Je devais avoir 8 ou 9 ans. C'était l'été. Le soir commençait à tomber. Je jouais dehors, devant la maison, avec mon frère et des amis, sur le chemin bordé de sable fin qui traversait le village. Le soleil couchant nous cuisait la peau. Nos cheveux étaient mouillés de sueur. J'entrai dans la cuisine prendre un verre d'eau. Mon père ou ma mère avaient installé sur notre nouveau combiné Électrohome - orgueil de la famille - la Cinquième de Beethoven dirigée par Toscanini. C'était encore l'époque des 78 tours. Je revois encore le gros album à couverture cartonnée qui contenait les quatre disques de la symphonie. Un artiste à tendances quelque peu hystériques l'avait illustré en aplats aux couleurs vives. Beethoven, l'air sinistre, se promenait courbé dans la tempête, les mains ramenées dans le dos. Derrière lui, la foudre venait de frapper un arbre noir et dénudé sur le haut d'une colline.
À mon irruption dans la cuisine, tout essouflé, la gorge comme du carton , à des milliers d'années-lumière de ce monsieur Beethoven de Vienne et de ses ennuis psycho-météorologiques, le deuxième mouvement commençait, cette espèce de marche solennellle, émouvante et recueillie que je me suis répétée dans ma tête des milliers de fois sans jamais me lasser. J'arrêtai net au milieu de la cuisine et, mine de rien, me mis à écouter. Jamais je n'avais rien senti de pareil. Je connaissais le plaisir de la lecture. Mais il s'agit d'un plaisir lent, qui se construit page après page en nous, indifférent à nos yeux affamés qui voudraient dévorer le livre d'un coup. Tandis que là...c'était l'extase...l'impression de posséder la terrre et les étoiles, de dépasser le temps...Une foule de choses mystérieuses, d'une beauté incroyable, se déroulaient simultanément en moi....Un orchestre (je ne savais probablement pas à l'époque ce que ce mot voulait dire), cette machine humaine si puissante et si étrange, télécommandée par monsieur Beethoven de Vienne, racontait quelque chose d'infiniment simple et complexe à la fois, qui avait figé sur place dans son village d'Abitibi un petit garçon de 8 ans aux souliers remplis de sable.
J'écoutai encore un moment, bus mon verre d'eau et ressortis dehors en courant. Mais deux minutes plus tard, ce fut plus fort que moi, j'entrai de nouveau dans la maison et je m'assis dans un coin.
- Qu'est-ce que tu as? demanda ma mère, intriguée.
Moi? Rien. Juste un peu fatigué.
En fait, j'attendais que le fameux thème de la marche revienne et me refasse son effet d'hélicoptère. Il finit par revenir. Je montai de nouveau dans l' espace. C'était ça. À côté de ça, il n'y avait pas grand-chose dans la vie qui importait vraiment.
Aujourd'hui, à 41 ans, je n'ai pas changé. La semaine dernière, Yves Beauchemin, le petit garçon caché dans un adulte, mari, père de deux enfants, écrivain et propriétaire, s'est acheté un jouet pour connaître un peu plus souvent l'effet d'hélicoptère. Succombant à la mode, il s'est acheté un de ces walkman avec système Dolby, écouteurs superlégers et tout le bataclan. Loin de moi l'idée de me promener avec mon appareil dans la rue! Je me sens peu de propension à circuler dehors, l'oeil légèrement agrandi, opérant des mélanges capiteux concertos-grondements d'autobus. Non. Je me suis acheté un walkman pour meubler le vide de mes soirées de chambre d'hôtel quand mes tournées de commis-voyageur de la littérature me retiennent loin de chez moi. Pour atténuer les effets du sevrage de musique classique qui me saisit chaque été quand nous prenons nos vacances à la campagne ou sur le bord de la mer. Pour être sûr, où que je me trouve, d'obtenir ma ration quotidienne de musique, un peu comme ce drogué qui traîne avec lui sa trousse d'aiguilles et de seringues. L'effet d'hélicoptère, voilà le hic. Je n'ai pas du tout honte de ma dépendance. J'en suis fier. Elle aide le petit garçon à continuer de vivre en moi. N'est-ce pas pour connaître de temps à autre des effets semblables ( il y en a plusieurs sortes, je suppose, selon les individus) que les hommes acceptent d'avancer, jour après jour, dans cette vie un peu insipide que la société industrielle trace devant nous avec un peu plus de précision à chaque décennie et qui me rappelle ces autoroutes où on file à 100 kilomètres à l'heure en bâillant?
L'effet d'hélicoptère: j'y reviendrai.
pages 49-50-51
ler mars
"J'ai commencé aujourd'hui la rédaction de mon troisième roman. Voilà plusieurs semaines que je repoussais la minute de vérité. Depuis cinq ou six ans, j'accumulais pêle-mêle des matériaux dans mes petits calepins noirs. Il y a un an, j'ai commencé à mettre un peu d'ordre dans ce fouillis, retranscrivant tout dans un cahier, sur la couverture duquel j'avais écrit en grosses capitales: ROMAN III, un peu comme ces compositeurs à grosse tête et petites lunettes qui baptisent leurs oeuvres expérimentales: Ambiance IV, Atmosphère 11, Cosmogonie XIV ou Bio-transmutation 118 et autres turlupinades post-viennoises du même genre. Six mois plus tard, je commençais les premières esquisses de mon plan. Vers la mi-janvier, je me suis mis à la rédaction de mon résumé final. Première difficulté: les noms des personnages. J'en avais trouvé quelques-uns, mais il restait bien des baptêmes àfaire. Or comment connaître un personnage quand on ne l'a pas fait vivre par l'écriture? Et quand on le connaît mal, comment lui trouver un nom? Dans mon esprit, en effet, il y a une sorte de lien magique entre le nom d'un personnage et ce qu'il est. Je procède avec les mêmes tâtonnements anxieux que les futurs parents qui cherchent par un prénom à cerner - ou fixer? - la personnalité du petit foetus en train de se balancer dans le ventre de sa mère, un pouce dans la bouche. Je consulte des listes de prénoms, des dictionnaires de synonymes, je fouille dans des annuaires téléphoniques, attendant que le déclic se produise. Pourquoi Juliette et non Hortense? Pourquoi Pomerleau et non Gratton? Je tiens ma logique soigneusement à l'écart pour laisser mon inconscient s'amuser tout son soûl. Et à chaque déclic je remercie Freud à genoux. Enfin ma liste est prête. Bien des personnages viendront s'ajouter par surprise au cours du récit.
C'est à ce moment que se présente la Minute de vérité- Jusqu'ici, je préparais mon roman. Maintenant, il faut le faire. Je ne suis pas le premier écrivain que le moment de la première phrase fait frémir- C'est une réaction aussi banale que le mal de mer. Mais elle tord diablement les tripes! Comme le saut dans le vide. Car j'ai beau avoir essayé de tout prévoir, je sais fort bien que je m'embarque dans une aventure où je ne contrôlerai pas grand-chose.
D'abord, cette maudite phrase. Cette phrase qui ne va jamais où elle doit aller, qu'on doit rabattre constamment à droite, puis à gauche, retenir, pousser, tirailler, comme un attelage de chiens esquimaux mal entraînés. Qu'il est épuisant l'effort pour traduire en mots de tous les jours l'image précise qu'on a en tête, cette intonation qu'on entend presque, ce mélange d'odeurs qu'on croit renifler, la réplique de ce gros monsieur au coin de la rue - la seule bonne, la seule vraie - qui n'arrive pas à se formuler!
La phrase à diriger, l'adjectif à trouver, l'assemblage de mots qui ne fasse pas cliché, mais qui ne sombre pas non plus dans l'hermétisme, qui soit évocateur sans chercher niaisement à tout évoquer. Et puis il y a aussi l'humeur. Mon humeur. Le goût d'aller faire un tour dehors plutôt que de m'asseoir devant ma machine à écrire, où d'ailleurs personne ne m'appelle. En effet, qui a besoin d'un roman de plus, après tous ces millions de romans qu'on a écrits depuis des siècles et dont la plupart ne valent même pas leur papier? Qu'est-ce qui te prouve, présomptueux petit Beauchemin, que ton livre pourra se hisser au-dessus de la médiocrité générale? As-tu vu le doigt de Dieu proclamer ton génie en lettres de feu sur le mur? Tu as connu un peu de succès? Qu'en restera-t-il dans cinq ans?
Il faut éviter, avant de se mettre à écrire, de s'attarder à ce genre de questions qui mènent tout droit au néant.
Après avoir développé le courage de s'installer chaque jour devant sa machine à écrire, il faut développer celui de se relire à la fin de la journée. Parfois, c'est le contentement. Mais la plupart du temps, je ressens une vague insatisfaction. Dans le fond, le problème est simple: c'est un problème de mots. il y a trop de mots, pas assez de mots ou ce ne sont pas les bons mots. Mais où se cachent-ils donc, ces bons mots, ceux qui me procurent ce chatouillement délicieux dans l'estomac?
J'écris mon premier jet à bride abattue, cherchant la griserie. Le temps des corrections viendra assez vite, ces longues années où il faudra lutter pied à pied contre le dégoût devant la page écrite, en essayant de le faire reculer, sans jamais espérer le voir disparaître. Comme il faut aimer ses livres pour les écrire!
Pages 51- 52-53