LE MATOU


Voir l'application pédagogique bâtie avec ce roman de Yves Beauchemin
Les Éditions Québec/Amérique, 1981

Grand prix littéraire des lycéens d'Île-de-France 1992, lauréat.
Prix du public Salon du livre de Montréal 1985, lauréat.
Grand prix littéraire du Journal de Montréal 1981, lauréat.
Grand prix de la Ville de Montréal 1981, lauréat.

"Une telle histoire ne se résume pas. Disons qu'il s'agit d'un vieux roublard, millionnaire, qui devrait reposer au cimetière depuis longtemps, et nommé Ratablavasky (ce nom constitue déjà tout un programme, puisqu'il contient: rat, rata, blabla, etc. c'est le Rat mythique dont le matou seul viendra à bout...), un vieillard donc s'amuse à lancer un jeune homme dans les affaires en le poussant à acheter un restaurant appelé «La Binerie», et cela afin de revivre sa jeunesse par procuration - semble-t-il. Car il s'avère bientôt que c'est plutôt dans le but de voir celui qu'il croit devenu sa créature se débattre avec des problèmes qu'il n'hésitera pas à accroître de manière à augmenter la qualité du spectacle. Un enfant, «monsieur Émile», négligé par sa mère, se réfugie dans le restaurant, y trouve de nouveaux parents, en compagnie d'un matou qui incarnera le destin et finira par régler son compte à un Ratablavasky devenu si puissant et malin que les personnages le prennent pour le diable.

Or la passion du récit n'est pas le seul intérêt de ce livre dont l'intrigue nous conduit par le bout du nez jusqu'aux dernières lignes, comme dans un roman d'espionnage. Il y a aussi l'écriture qui est bien particulière....Yves Beauchemin y montre un art consommé de la narration et un entrain époustouflant." Article de Noël Audet dans Le Devoir, 4 juillet 1981.

En plus d'être traduit en 17 langues et d'être récipiendaire de nombreux prix, Le Matou sera porté à l'écran par Jean Beaudin, en 1985 et tourné dans les Cantons de l'Est. Ce film représentera le Canada au 9e festival des films du monde.

EXTRAIT:

Vers huit heures un matin d'avril, Médéric Duchêne avançait d'un pas alerte le long de l'ancien dépôt postal «C » au coin des rues Sainte-Catherine et Plessis lorsqu'un des guillemets de bronze qui faisaient partie de l'inscription en haut de la façade quitta son rivet et lui tomba sur le crâne. On entendit un craquement qui rappelait le choc d'un oeuf contre une assiette et monsieur Duchêne s'écroula sur le trottoir en faisant un clin d'oeil des plus étranges.

Florent Boissonneault, un jeune homme de vingt-six ans au regard frondeur, se trouvait près de lui quand survint l'accident. Sans perdre une seconde, il desserra la ceinture du malheureux, défit son col et se précipita dans une boutique pour alerter la police. Déjà, une foule de badauds s'amassait autour du blessé qui perdait beaucoup de sang. Cela ne l'incommodait aucunement, d'ailleurs, car il était occupé à revivre une délicieuse partie de pêche qu'il avait faite à l'âge de sept ans sur la rivière l'Assomption.

Florent revint près de lui et s'efforça de disperser les curieux. Un de ceux-ci était remarquable. Il s'agissait d'un grand vieillard sec à redingote noire dont le visage se terminait par un curieux menton en forme de fesses. Il observait Florent depuis le début avec un oeil admiratif.

- Voilà un jeune homme de gestes sûrs et d'un bel sang-froid, dit-il à voix haute avec un accent bizarre. C'est un trésor à notre pays.

Florent ne l'entendit Pas, Occupé qu'il était à répondre aux questions des policiers. Au bout de quelques minutes, il put s'en aller. Son auto l'attendait à deux coins de rue. Il arriva bientôt chez MusiPop, la compagnie de distribution de disques qui l'employait comme représentant depuis trois ans.

- Late as usual, remarqua monsieur Spufferbug en levant vers lui son front dégarni, qui reflétait désagréablement la lueur des néons.

Florent haussa les épaules, fit un clin dceil à son collègue

Slipskin et abattit sa journée de travail avec le même entrain que d'habitude.

Le lendemain matin, à son arrivée au bureau, il reçut des mains de mademoiselle Relique, l'antique secrétaire de Muslpop, un colis enrubanné d'où s'échappait une forte odeur de musc. Il déchira l'emballage et demeura silencieux pendant quelques secondes. Un énorme C en bronze luisait au fondd'une boîte doublée de velours bleu.

- Quel est le farceur qui vous a remis ça ? demanda-t-il à la secrétaire.

- Ce n'est pas un farceur, c'est le concierge, répliqua l'autre sèchement. Il l'a reçu à sept heures ce matin.

Le surlendemain, Florent recevait un deuxième colis, tout aussi odorant, contenant cette fois-ci un B.

- C'est un vieux monsieur à barbiche, lui apprit mademoiselle Relique d'un air désapprobateur. Il s'est d'abord moqué du concierge, puis lui a donné une bouteille de vin. La Sainte Vierge elle-même ne m'en ferait pas boire une goutte.

Au troisième colis, qui contenait la lettre A accompagnée d'un bout de papier où l'on avait griffonné: «Patience, un message existe», les secrétaires commencèrent à jaser avec des airs mystérieux.. Sur les entrefaites, Florent dut s'absenter pour un voyage de trois jours dans la région du lac Saint-Jean. À son retour, les let tres R, M et H l'attendaient, ernpilées sur son bureau. Made!noiselle Relique se plaignait de violents maux de tête causés par l'odeur du musc.

- Qu'est-ce que je vais faire de tout cet alphabet? se demandait Florent, de plus en plus intrigué.

- Va la vendre dans un magasin d'antiques, lui suggéra Slipskin et il lui fournit sur-le-champ l'adresse de l'établissement de son père.

Deux jours passèrent. la générosité de son bienfaiteur ne donnait pas de signes de fatigue. Florent résolut d'aller au fond de l'affaire et de recevoir lui-même son prochain colis. Il se leva à l'aube et s'installa à son bureau devant une tasse de café.

À six heures vingt, il entendit une auto stopper devant Musipop. Bondissant de sa chaise, il courut ouvrir la porte et se retrouva nez à nez avec un infirme loqueteux, à la barbe hirsute, au visage creusé, qui le regardait d'un air stupide, la bouche béante.

- Mo... mo... mossieu Bwazono, bafouilla-t-il en lui tendant un colis, pendant que l'auto démarrait avec fracas.

Florent le considéra un instant, puis se retira dans le bureau. L'infirme déposa le colis par terre et s'avança au milieu de la rue, tournant la tête de tous côtés, complètement désemparé.

pages 11- 12 et 13.

Oeuvres de Yves Beauchemin
Retour à la notice biographique d'Yves Beauchemin