
Pendant quelques pages, vous croirez lire un véritable roman historique, remontant à l'époque des premiers explorateurs de la Nouvelle France: l'aventure d'indigènes qui recueillent un jeune mousse et apprennent sa langue parce qu'il est incapable d'apprendre la leur. Mais bientôt vous trouverez que cette histoire cache de bien drôles d'histoires...
Par exemple, d'où vient ce vieillard de 25 000 ans, ancêtre de tous les habitants du continent? Pourquoi cette femme (la plus belle et la plus intelligente qui ait jamais vécu) se fait-elle faire en un jour un enfant par tous les mâles de sa tribu? Et que penser de cet indigène qui invente l'écriture et l'alexandrin? Ou de ce jeune homme Magloire, qui décide qu'il volera comme les oiseaux?
Surtout, quelle est cette tribu, tour à tour coupable et victime, fragile et indomptable, qui nous ressemble tant sans pourtant être nous?
EXTRAIT:
Pour lire les premières pages du roman, consulter le site de François Barcelo
La tribu marcha vers le nord pendant près de deux mois.
Était-ce l'arrivée de l'hiver ou l'approche du nord ou les deux à la fois? Toujours est-il que la neige se mit à tomber de plus en plus souvent, de plus en plus dense, et le froid devint de plus en plus vif, de plus en plus persistant, chaque journée gardant la froidure de la nuit précédente, et la nuit suivante devenant plus froide encore que le jour qui l'avait précédée.
La tribu avait perdu l'habitude de marcher. Seuls Jafafoua et Grand-Nez marchaient aisément, car ils avaient toujours beaucoup marché pendant toute leur vie. Lea autres geignaient parfois, trébuchant contre des racines, glissant sur la glace vive des rivières, les mains roides de vent. Mais personne n'osait se plaindre, car Mahii ne l'aurait pas admis. Une fois, un des enfants avait laissé Mahii le rejoindre, et lui avait demandé:
-Pourquoi faut-il marcher tout le temps, Mahii?
Mahii n'avait pas répondu. Elle s'était tout simplement remise à vomir. Et la tribu, même les enfants, avait compris qu'il fallait continuer à marcher tant que Mahii n'aurait pas oublié, tant que tout la honte n'aurait pas été effacée.
On arriva enfin devant l'océan. On voyait que c'était un océan parce que l'eau n'était pas entièrement gelée. Et Mahii reconnut qu'il était impossible d'aller plus loin, et que la tribu devait s'intaller le long du rivage.
On suivit ce rivage pendant plusieurs heures. Même Bisops qui n'était pas très sensible à la beauté dut reconnaître que ces paysages étaient d'une splendeur saisissante. Tout était blanc, mais d'infinies nuances de blanc. Blanc bleuté de la mer et des icebergs. Blanc éclatant des moutons soulevés par le vent sur les flots. Blanc grisâtre de la partie du rivage lavée par les vagues. Blanc laiteux du ciel à l'horizon. Blanc foconneux et poreux des nuages. Blanc scintillant de la neige fraîche. Blanc douteux de la partie ombragée des falaises.
Et ce n'est qu'une fois presque rendu sur elles qu'on aperçut les maisons de neige des gens du Nord. Hémisphériques, ces maisons de neige rappelaient les dômes qu'Éogo et Hogo, avaient un jour assemblés avec des tiges de métal habillement reliées les unes aux autres.
La tribu s'avança lentement dans le village de maisons de neige, sans y voir personne. Il y avait bien une vingtaine de maisons, toutes semblables et de mêmes dimensions.
Mahii la première, puis d'autres, se baissèrent et entrèrent à quatre pattes dans les maisons de neige. Elles étaient toutes désertes, mais on sentait que des gens y avaient vécu récemment. De larges banquettes taillées dans la neige le long des parois étaient couvertes de peaux de bêtes que la tribu ne connaissait pas. Il y avait là des objets de pierre dont l'utilité n'était pas évidente.
Il faisait froid dans ces maisons de neige, mais on y était à l'abri du vent.
Mahii ressortit de la maison où elle avait pénétré. Elle compta les maisons, divisa le nombre de membres de la tribu par le nombre des maisons, et décida qu'on serait cinq par maison. Comme la tribu n'avait jamais vraiment été partagée en familles, les enfants étant les enfants de tous et les adultes les parents de chacun, on se groupa au hasard plus qu'autrement et on s'installa tant bien que mal dans les maisons glacées.
Bientôt, Éogo trouva à quoi servaient les vastes plats de pierre à l'intérieur de chaque maison: il suffisait de mettre le feu à l'huile qu'ils contenaient pour obtenir à la fois lumière et chaleur. Il en fit d'abord la démonstration à Mahii qui partageait, avec Bisops, une fillette et Hogo, la même hutte que lui. Il craignit que Mahii trouvât en cette lampe chauffante une manifestation du progrès qui avait corrompu la tribu. Mais Mahii ne dit rien, et Éogo fit le tour des autres maisons pour expliquer comment on pouvait tirer chaleur et lumière des plats de pierre pleins d'huile.
Bientôt, les maisons de neige furent si chaudes qu'on put s'y déshabiller pour dormir. Et la tribu, dispersée en vingt maisons, s'endormit presque en même temps parce que tous avaient la même fatigue.
-Merci, mon Dieu, de me les avoir ramenés.
Telles furent les paroles, prononcées en une langue inconnue de la tribu, qui éveillèrent tout le monde à l'aube. La voix courait de maison de neige en maison de neige, criant les mêmes paroles chaque fois, tant et si bien que chaque membre de la tribu aurait pu dire par coeur «Merci, mon Dieu, de me les avoir ramenés», sans pour autant comprendre un mot de zanglais.
C'était le révérend Nelson Golden qui les réveillait ainsi en remerciant son créateur et employeur.
On comprendra sa gratitude lorsqu'on saura que ce missionnaire exalté avait apporté avec lui chez les gens du Nord qu'il était venu évangéliser des microbes auxquels ses ouailles non immunisées n'avaient pas survécu.
Il n'avait passé que deux semaines avec eux, et tous étaient morts. Nelson Golden qui n'avait pas eu le temps de les convertir eut alors le temps de les baptiser avant de les jeter dans l'océan, la terre trop dure pour les enterrer.
Ayant épuisé ses provisions, Nelson Golden s'était résigné l'avant-veille à partir à la chasse avec les chiens. Il s'était égaré, laissant les chiens décider de la route à suivre. Et, ô miracle, en revenant au village il avait retrouvé toutes ses ouailles ressuscitées.
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