Ces premières lignes du roman de François Barcelo sont la promesse d'une
histoire haute en couleurs, pleine de rebondissements, où l'humour et l'aventure font bon
ménage. L'auteur acclamé de Nulle part au Texas vous entraîne cette fois au coeur d'un
récit tout à fait québécois. mais prenez garde: l'inattendu fait loi!
EXTRAITS:
Le 13 juillet
Noël Robert avait travaillé avec acharnement. Pour
une fois, les mots et les phrases venaient facilement. Il écrivit le brouillon de ce qui
lui sembla être au moins le tiers --en tout cas, un bon quart -- du scénario. en fait,
il fut tenté de l'achever, mais il avait promis à Roch Marcoux de lui envoyer une
synopsis et les premières scènes le plus tôt possible, et il valait mieux commencer par
lui vendre le concept et gagner sa confiance.
C'est presque à regret qu'il se concentra sur les
quatre premières scènes, qu'il polit du mieux qu'il put. Ensuite, saisi de doutes, il se
contenta d'imprimer trois copies de la première séquence et de sa version la plus
brève de la synopsis.
Il envoya les deux premières par la poste, à Roch
Marcoux et à Alice Knoll. Et il fit lire l'autre à sa femme, qui lui jura que c'était
vraiment très bien, sans réussir à le convaincre qu'elle le croyait.
page 135
Le 17 juillet
Noël Robert attendit avec impatience la réaction de Roch Marcoux. Chaque
fois que le téléphone sonnait, il croyait que c'était lui. Lorsque son attente fut
enfin récompensée, il n'eut pas le temps de demander au producteur ce qu'il pensait de
son projet.
--Qu'est-ce que c'est que cette affaire-là? demanda Roch Marcoux.
--Qu'est-ce que vous voulez dire?
--Ton projet de scénario. Luc Augeay me fait niveler une montagne pour
reconstituer le champ de bataille. Ça va me coûter un million, peut-être deux. Puis
vous autres, vous voulez qu'en plus la moitié du tournage se fasse à Tahiti?
--On pensait que...
--Sais-tu combien ça coûte, emmener une équipe de tournage à Tahiti? Puis
les nourrir, les loger?
--Combien ça coûte?
--Je le sais pas, mais je sais que ça coûte cher. Puis j'en veux pas dans
mon film. Même si ça coûtait rien. Ça a pas de mautadit bon sens: du surf dans un film
sur les plaines d'Abraham. on a jamais vu ça.
--Justement...
--Non. Pas de surf. Pas de Tahiti. on reste à Québec. C'est-tu clair?
--Je...
Noël Robert allait donner sa démission, mais le producteur ne lui en laissa
pas le temps.
--Par contre, j'ai une bonne nouvelle, poursuivait-il en se radoucissant. J'ai
Bohringer pour Montcalm.
--Richard Bohringer?
--Tu le connais?
--C'est un bon acteur
--Y a juste un problème...
--Oui?
--Faudra que tu donnnes un assez bon rôle à Vaudreuil.
--D'après l'historien, Vaudreuil n'était pas si important.
--Justement, le problème, c'est que Borhinger, c'est un Français. Puis
Cinéma-Canada et la S.Q.I.C. insistent pour qu'au moins la moitié des grands rôles
aillent à des Canadiens. En anglais, j'ai des chances d'avoir Donald Sutherland pour
Wolfe.
--Il n'est pas un peu vieux?
--J'ai pas grand choix. T'as vu le nez de Wolfe, dans les images? Y a pas
grand monde qui a un nez comme ça. On a rien qu'à le maquiller jeune, Sutherland.
-C'est vrai que c'est un bon acteur.
--C'est un Canadien, en tout cas. Mais ça m'en prendrait un de plus pour leur
faire plaisir. C'est pour ça que j'ai pensé à Vaudreuil. Paraît que c'était un
Canadien, ça fait que même les Français auront rien à dire si on prend pas un
Français. Qu'est-ce que tu dirais d'Albert Millaire?
--Il est bon.
--En tout cas, c'est un Canadien. Puis il devrait pas me coûter trop cher.
Ça fait qu'essaye donc de lui donner un rôle qui pourrait passer pour un premier rôle,
même si c'en est pas tout à fait un. Tu vois ce que je veux dire? Parce que Sutherland,
c'est pas encore sûr. Si ça tombe à l'eau, je vais prendre...comment il s'appellle ---
le type qui faisait le roi dans Amadeus, tu sais, avec le nez pointu? J'oublie toujours
son nom...
--Je vois qui.
--Lui puis Wolfe se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Si c'est lui qu'on
prend, ça va nous faire un Canadien puis deux étrangers pour les trois grands rôles,
même si on fait passer Vaudreuil pour un premier rôle. Tu me suis?
---À peu près.
--À ce moment-là, faudrait absolument un rôle canadien de plus. Penses-tu
qu'on pourrait ajouter une femme? On a des tas de bonnes actrices...
--Oui, mais ça manquait de femmes à la bataille des plaines d'Abraham.
--Je sais bien, mais quand même, on peut toujours, en cherchant bien. Il me
semble qu'Alexandre Anastase parlait d'une madame de Beauvagin...
--Beaubassin.
Roch Marcoux éclata de rire grassement.
--Beauvagin, Beaubassin, ça a même pas besoin d'être un vrai rôle
historique. Ça pourrait être un personnage inventé. T'étais bien prêt à avoir une
Tahitienne. Mais ça nous prendrait une actrice d'ici. Et puis, si on a Sutherland pour
Wolfe...
--On fera sauter madame de Beaubassin?
--Pas question, ça prend une femme dans un film. On pourra toujours
raccourcir le rôle de Vaudreuil.