BABYBOOM BLUES
Publié aux Éditions Stanké, 1997.

(avec Angèle Delaunois)

 

Description:

En compagnie d'Angèle Delaunois, I'écrivaine Francine Allard livre ses souvenirs d'une enfance heureuse à Verdun, entortillée dans des situations regorgeant d'humour et d'une profonde véracité. Les deux auteures se frôlent en des chuchotements de petites filles qui, des deux côtés de l'Atlantique, ont vécu des événements d'une étrange ressemblance.

 


Extrait:

«(...) de la répartie. À nous trois, nous pouvions tenir un long siège. Nous avions également assez de poids pour entraîner le reste de nos camarades, dont les filasses sans caractère, dans une grève ou une réforme systématique des règlements de l'école. Nous ne le fîmes point, cependant.
Cette année-là, Mère Sainte-Juliette nous enseignait la géométrie. Cette succession de lignes à tirer, d'angles à calculer ou de cercles à analyser ne me semblait d'aucune utilité. Je détestais ce cours. Personne ne pouvait m'expliquer pourquoi il fallait dessiner une parallèle au segment A'B'; je ne comprenais même pas ce qu'elle avait à faire dans l'histoire. Parce qu'il y avait toujours une histoire pour rendre l'énoncé du problème plus concret. «La chambre de Martin mesure 12 pieds de longueur par 14 pieds 5 pouces de largeur. Il a I'intention d'y installer un meuble de 4 pieds 7 pouces de longueur et une lampe rotative arrivée de Paris dans une boite de 24 pouces cubes. Calcule la grosseur de l'ampoule et inscris la portion qu'elle occupe dans l'air de la chambre de Martin. » Et pourquoi pas l'âge du pauvre type, tant qu'à faire ! J'eus 32 % dans mon bulletin de mars.
À la suggestion insistante de mon institutrice, ma mère embaucha un professeur de mathématiques pour me donner des leçons privées à la maison. Monsieur Bulova était jeune et d'une rare beauté. Je lui aurais ajouté n'importe quelle parallèle où il aurait fallu pour admirer encore et encore ses yeux d'azur, ses dents parfaites, et entendre son accent français qui tanguait à mes oreilles comme une barque sur la Seine.
Pour ne pas me laisser seule avec lui, ma mère offrit à Claire Valiquette, aussi poche que moi en conception géométrique, d'assister aux leçons de monsieur Bulova en partageant, bien entendu, le coût de ses gages.
En élèves motivées, Claire et moi finîmes par accepter d'exécuter les formules mathématiques sans essayer de les comprendre.
Un soir d'avril, monsieur Bulova nous enseigna le problème nO 10 du chapitre 8.
Après d'ultimes efforts, ma compagne et moi avions fini par le comprendre. La solution arriva, claire et correcte, après deux ou trois coups de compas et de multiples tracés au rapporteur d'angles.
Le lendemain, en classe, Mère Sainte-Juliette entreprit de nous expliquer le problème nO 10 en question.
À la troisième étape de la résolution du problème, l'institutrice flancha. Panne de courant! Elle s'était emmêlée dans son charabia cinématique, s'était coincée entre deux parallèles euclidiennes. Son aire prit du volume et avant qu'elle n'explosât, je vins à sa rescousse.
( Mère, il faut prolonger la perpendiculaire CD et ajouter la valeur de l'angle... Je dus m'interrompre.
Le regard de Mère Sainte-Juliette venait de s'enflammer. Ses sourcils écrasaient ses yeux saillants au point de la rendre totalement méconnaissable.
Sa bouche se prépara à la réplique et ses mains fines se contorsionnèrent jusqu'à craquer sous la pression. Elle lanca sa craie blanche qui se fracassa sur le tableau vert barbouillé des lignes incertaines qu'elle avait tracées. Elle s'empara de la brosse à effacer et écrasa sur le tableau des dizaines d'empreintes blanches dans un grand nuage de poussière. Elle tapait du pied et toute la quincaillerie qu'elle transportait sous ses jupes (ciseaux, poinçon, agrafeuse, décapsuleur, peigne et chapelet) tinta avec entrain.
Il n'y avait pas de doute, Mère Sainte-Juliette faisait une crise de nerfs. Et j'en étais la cause. Elle finit pas crier:
« Francine Allard ! FRANCINE ALLARD ! Vous qui n'avez que 32 % dans votre bulletin en géométrie, vous venez me dire comment résoudre un problème? ! » Timidement (oui,oui), je lui répondis:
«Je l'ai fait hier soir... je... je... l'ai compris celui-là... » Dans un silence de monastère en plein carême, elle quitta brusquement la classe.
Mes compagnes me consolèrent en traitant la religieuse de «vieille pie à cornette» et m'encouragèrent à lui tenir tête. Jamais personne ne s'y était jamais risqué.
Tout un contrat !

 

 

Critique:

«Une écriture magistrale et des récits parfois drôles et parfois pathétiques. À mettre dans les mains de tous les jeunes gens qui n'arrivent pas à comprendre les babyboomers.» Entendu à Radio-Canada

 
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Oeuvres de Francine Allard