Quarante-quatre minutes, quarante-quatre secondes

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Roman
Publié aux Éditions Leméac/Actes sud, Montréal 1997.

 


Description:

Montréal, quelque part dans les années 1990, un réalisateur brillant de Radio-Canada va bientôt prendre sa retraite. Il se souvient. Il y a presque trente ans, il était un jeune chanteur au sommet de sa gloire. Demain, il sera invité à une émission consacrée à la réédition du seul et unique disque qu'il ait lancé. D'une chanson à l'autre, le travail de la mémoire le fait souffrir. La chanson, la musique, le spectacle étaient sa vie. Il est mort quelque part aux abords du pont Champlain, un soir de 1965 après un spectacle qu'il n'oubliera jamais.

Il se souvient, à en hurler, de la genèse de chacune de ses chansons, de l'endroit, des odeurs, des circonstances de la composition de chacune d'elles, de son agent trop lourd, tentant de prendre à sa place les décisions capitales de sa carrière. Il se souvient de ceux qui pour lui étaient plus que des fans : le nain Carmen, la duchesse de Langeais, les amis, les amants de passage. Il se souvient des foules, des artistes qui croyaient en lui, de cette ferveur chaude du public, des salles de plus en plus grandes qu'il emplissait, des spectacles donnés avec Clémence, avec Pia Colombo.

Il se souvient, répétons-le et il boit. Depuis ce soir fatidique où tout s'est arrêté pour lui, François Villeneuve boit. Ou plutôt buvait : il a arrêté de boire depuis quelques années déjà. Il va recommencer, car en écoutant ce disque, ce disque qu'il aime encore, des années plus tard, qu'il trouve vraiment bon, il se noie dans l'amertume, se retrouve, au seuil de la retraite, devant une vie qui erre, une vie qui n'a plus de sens et une bouteille pleine. Il tente de se raccrocher à son amant Constant. Celui-ci, habitué à ses frasques de buveur, lassé par la manipulation continuelle de François, le laisse seul devant ses choix.

Un soir de spectacle, alors qu'il croyait sa carrière bien installée, François a chanté un objet de désir masculin, une chanson d'amour qu'il avait jusque là toujours chanté au féminin. Le lendemain, sa carrière était morte. Il n'avait pas pu se défendre. On l'avait banni, censuré. Pour le public, il était mort, tué par des médias pudibonds qui dictaient à la population ce qu'il fallait dire et penser. C'était quelques années trop tôt. Avant que toute la façade bien pensante de la société québécoise ne s'effrite et que les hommes et les femmes ne conquièrent le droit de vivre librement leurs amours, peu importe le sexe auquel ils le vouent, avant la normalisation du divorce, l'accès à la contraception : c'était une seconde trop tôt à l'échelle de l'histoire. C'est en gros ce que dira François à la duchesse de Langeais venue le féliciter et le prévenir le soir du spectacle fatidique...

«Toé... Y le prendront pas... Y le prendront pas de quelqu'un qui a l'air de c'que t'as l'air. Y le prendront pas d'un gars qui a l'air d'un gars, pis qui dit qu'y' aime les gars simplement, sans se mettre une perruque sur la tête, pis sans faire des grimaces. T'es trop beau, tu casses toutes les idées qu'y se sont faites de nous autres. Y sont pas prêts. En l'an 2000, peut-être, les chanteurs comme toé vont pouvoir parler, on s'en reparlera si on est encore là, mais pas tout de suite. Pas là...» (p. 327)

Le lendemain, quelques critiques bien pensants l'assassinaient. Les artistes courageux qui ont tenté de le soutenir ont fini par devoir se taire. Depuis, François Villeneuve a survécu, n'a plus vécu. Il a été un bon réalisateur, a vieilli loin du public et des projecteurs en traînant sa vieille blessure. La réédition de son disque rouvrira la plaie jamais vraiment ressoudée : ce soir, François Villeneuve a un dernier rendez-vous sur le parapet du pont Champlain.

 

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